Autisme

La socialisation par les réseaux sociaux

Comme la majorité des lecteurices de ce blog, je suis un habitué des réseaux sociaux, et de facebook en particulier. Mon rapport à facebook a été longtemps à double tranchant.

En effet, étant autiste, je me suis trouvé totalement isolé pendant tout le lycée. Au quotidien, quasiment personne ne me parlait. Et en général quand on me parlait c’était pour me demander un service ou une info, se moquer un peu de moi (« gentiment »). Et pour quelques personnes (peu nombreuses mais chiantes), tenter de savoir si j’étais homo et me tester.

Et des fois les mecs en groupe qui voulaient se rassurer que j’étais un des leurs (en fait, non) en me posant des questions sur la masturbation, les filles, le porno etc.

Bon bref, c’était souvent très ennuyeux, inspide et solitaire, peu de discussions et quasi-aucune discussion intéressante, jamais. Je faisais un peu partie du décor, on parlait autour de moi comme si j’étais pas là, etc.

D’un côté la solitude était pas totalement un mal au lycée puisque j’aurais pas supporté beaucoup plus leur compagnie (et, donc, les blagues homophobes, et surtout l’injonction à me comporter comme un mec cis et un neurotypique). Et heureusement il y avait une seule fille (et personne en général) dans ma classe, une année, qui mangeait révisait et discutait avec moi (et me traitait comme une personne pas un décor), et du coup ses amis (hors de la classe) interagissaient aussi un minimum avec moi, mais après elle a changé de classe. Et j’ai bien croisé une poignée de gens intéressants mais encore une fois pas de ma classe (donc aussi pas les mêmes horaires pour manger par exemple), dont j’ai pas pu me rapprocher (à la fois par manque d’occasions et mon inadaptation sociale). Bon j’étais pas invité aux soirées, ça m’arrangeait ça parce que trop de bruit, trop de monde, trop de stress social etc, mais en revanche j’aurais pas forcément été contre être invité au ciné et pour les trucs simples du genre, c’était jamais le cas non plus (puisque j’étais classé « asocial »).

Bref il y avait une ou deux oasis, et quelques arbres dans le désert mais globalement ça restait bien un désert social. Facebook n’y a pas changé grand chose (puisque les gens postaient surtout des statuts racontage de life, des photos de soirée et de vacances, etc) par rapport aux camarades de lycée, on avait pas grand chose à se dire de base.

Par contre, le réseau m’a permis, tout de même, de garder ou reprendre contact avec des amis et camarades d’école primaire (qui m’avaient connu à une époque où j’étais encore intégré et pas trop bizarre), la famille (dont les cousines habitant loin), les gens rencontrés en vacances, les amis de la famille et même des inconnus. Bon le gros de ces contacts étaient virtuels, et assez basiques mais ça restait plus que ce que j’avais au quotidien.

Même une personne (autre que mes parents et mon meilleur ami) me demandant simplement des nouvelles de moi et me donnant les siennes, et a fortiori parlant avec moi de choses et d’autres, je n’y étais pas accoutumé. Ouais, on a beau avoir des besoins sociaux pas si énormes que ça, quand ils ne sont pas satisfaits du tout sur une longue période ça finit par taper sur le système et rendre un peu zinzin. Et facebook a été un peu la petite bouffée d’oxygène permettant de tenir. Avec Skype (pour les cousins lointains).

Et même une fois ou deux j’ai pu débattre avec des gens. Y compris un raciste (contre les Juifs et les Arabes), homophobe, que je me suis acharné à déconstruire avec succès partiel. Faut dire que j’étais AUSSI en manque de débat, de conversations un minimum stimulantes, alors n’importe quoi faisait l’affaire.

Ce n’était pas la panacée mais ça aidait un peu. Et puis je suis rentré à la fac, et le rôle de facebook s’est largement étendu dans ma vie. Bon déjà, ça m’a permis de renforcer le contact avec tous mes nouveaux « amis » et connaissances (c’était finalement très superficiel et à sens unique mais comparé au désert du lycée ça paraissait déjà tellement énorme d’en avoir), et puis rapidement d’échanger les cours.

Oui parce que bon, des gens vous diront avoir suivi tous les cours en étant à la fac, mais de mon expérience et celle de toutes mes connaissances c’est rarissime. Tu as toujours un truc à faire (ne serait-ce que les démarches) et souvent quelque chose d’urgent, genre dissert de 5 pages. Donc mécaniquement, faute de temps et parfois de motivation, une partie des cours sautent, parce que c’est un cours d’une heure le samedi matin à 8h et que tu n’as pas envie d’y aller juste pour ça ou que t’as un truc à rendre pour le cours de juste après. Bref, facebook permet vachement l’entraide de ce côté. Bon les mails et IRL aussi mais rien de tel que les groupes facebook.

Et puis échanger des cours ça cimente un peu les liens entre les gens. En plus à la fac, il y a un peu plus de gens postant des trucs intéressants, et ça permet des débats et discussions parfois enrichissants, sur la politique par exemple. Et enfin, comme à la fac dans les amphis (bondés en L1 au début) on rencontre plein, plein de monde, ça permet de maintenir le contact avec tout le monde en même temps et de mieux connaître tous les gens, au lieu d’en perdre 95% de vue parce qu’on se fixe dans un groupe.

Cependant, tous ces aspects positifs (découverts à la fac) sont à double tranchant.

Je maintenais le contact avec plein de monde, ayant des discussions (parfois poussées) quotidiennes. Sur facebook et du coup IRL aussi (parce que je pouvais continuer la discussion virtuelle en face-à-face), bref ça faisait un cercle vertueux. Mais ça restait en fait très superficiel, les gens étant très zappeurs et consommateurs dans leurs relations (d’autant plus qu’on était noyés dans un océan de personnes), et paradoxalement restant souvent fixés avec un petit clan. (En gros, si tu n’étais pas dans leur clan ils te zappaient rapidement et faisaient comme si tu n’existais pas, même après avoir échangé pas mal avec toi).

Et dans tous les cas pour moi les relations étaient à sens unique, par exemple c’était toujours moi qui me déplaçait pour dire bonjour, et on daignait me laisser m’asseoir à côté mais sans aucun effort pour m’inclure dans les discussions, jamais.

Du coup, effet plante verte garanti la plupart du temps (en plus d’être pris pour une bonne poire sur les travaux en groupe). Facebook a aussi permis aux gens d’aller fouiller dans ma vie privée et l’étaler en place publique pour le fun, pas sur des trucs trop intimes heureusement mais quand même. Plus les habituelles blagues sur les homos (parfois adressées à moi, je faisais alors semblant de pas comprendre).

Justement, venons-en au côté très délicat. Quand plein de tes camarades passent leur dimanche à la Manif pour Tous. Et votent UMP. Et que du coup c’est un festival permanent de mépris de classe, d’homophobie, de racisme, etc. Et que toi tu lis tout ça, tu oses trop rien dire parce que c’est des « amis » et que t’as peur d’être encore isolé, ou que tu crains l’incident diplomatique avec des gens de ta classe. Tout ça je m’en rendais peu compte (très naïf et alors moyennement politisé) en rentrant en L1 et puis je me le suis pris dans la tronche lors des élections puis de tout le ramdam sur le Mariage pour tous.

Le truc presque encore plus déplaisant, ce fut l’esprit de clans des gens, qui pour beaucoup refusèrent la moindre entraide hors de leur petit clan dès que la compétition pointa le bout de son nez, alors que moi je continuais à échanger, donnant et reçevant sans compter. Et les clans faisant des groupes secrets. Avec souvent d’ailleurs les blancs de bonne famille ne s’aidant qu’entre eux et refusant d’aider les gens habitant loin (en banlieue) et devant bosser à côté qui pouvaient pas venir à tous les cours.

Bref, facebook m’aura d’abord permis de faire connaissance un peu plus et avec plus de monde à la fac (en plus des contacts maintenus avec famille amis de primaire etc), et donc aidé à réduire l’isolement, mais aura aussi montré finalement que mes « amis » n’en étaient pas vraiment et ne valaient pas des masses le coup.

Et puis, il y a eu pas mal d’effets pervers. Quand le réseau devient ton principal moyen de pailler à l’isolement et de te sentir entouré (même si c’est factice), tu deviens facilement addict, et tu passes ton temps dessus à multiplier les discussions et contacts, à attendre fébrilement que les gens te répondent, à même prendre contact avec les contacts de tes contacts pour parler à plus de monde, etc.

Et puis quand en face pour les gens tu n’es qu’un contact virtuel, ou la discussion n’est que virtuelle et donc sans importance, ils se permettent du coup de l’interrompre sans prévenir, par exemple, te laissant dans l’attente. Pour une personne qui traite ça comme une vraie discussion c’est un peu une gifle quoi. Comme si on raccrochait au nez ou qu’on se levait sans dire un mot pour sortir au milieu d’une discussion IRL. Le virtuel crée beaucoup (ou encore plus) de désinvolture.

Un autre aspect, que je suis pas le seul à connaître (des amis -neurotypiques- m’en ont parlé aussi) c’est que facebook pousse à l’envie et à la mise en scène. Je m’explique.

D’un côté, les gens sont encouragés à exhiber leur vie sociale, avec les photos de vacances (surtout en groupe), de soirée, les statuts, les commentaires, leurs nombreux amis, et bref à montrer à quel point leur vie est cool. Même, d’ailleurs, quand c’est bidon. Et il y a souvent une forme de compétition autour de ça.

De l’autre, les gens isolés et/ou pas sûrs d’eux, ça leur met une pression énorme de voir ça, ça les fait encore plus se sentir comme des merdes d’être (plus ou moins) seuls, et ça les pousse à envier la vie des autres, même quand ils savent qu’il y a une part de mise en scène.

Bref, quand on est isolé, seul, qu’on a une mauvaise estime de soi, besoin d’attention etc, facebook c’est vraiment à double tranchant avec un gros côté toxique quand même.

Pour conclure sur une note plus positive (qui montre que le souci c’est pas le réseau mais l’utilisation qu’on en fait, et surtout, surtout, qui on a dans ses contacts), depuis récemment, je fréquente beaucoup les milieux queer, poly, autiste / neuroatypique…

Et là facebook est devenu un super outil, me permettant de maintenir et approfondir les contacts noués IRL, être invité à des évènements même privés (anniversaires -oui pour moi c’est pas encore courant d’être invité à un pique-nique d’anniversaire par de nouveaux amis) et organiser les miens, rencontrer de nouvelles personnes, débattre, m’instruire/me déconstruire, apprendre les évènements militants (Marche de la Bisexualité et Pansexualité, Marche de la Dignité et contre le Racisme, Existrans, etc).

En somme je dirais que si tu as une vie sociale (et une vie tout court) remplie de trucs et de gens positifs, facebook t’aidera et rendra tout encore mieux, par contre dans le cas contraire il deviendra à la fois une béquille mais aussi toxique (comme beaucoup de béquilles aux effets pervers).

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