Tranches de vie

Les cancres et les intellos

Bon, une fois n’est pas coutume, cet article-là, je l’écris surtout avec mes tripes (et en le démarrant je ne sais pas exactement où je vais avec). D’ailleurs ça introduit bien le sujet.

D’habitude justement, je rédige mes articles un peu comme des dissertations. Avec un plan (construit à partir d’une liste d’idées) dans la tête, des parties, des sous-partes, des transitions, une intro, une conclusion. Il faut dire que des disserts et des commentaires, comme plein de gens, j’en ai fait depuis mes 15 ans jusqu’à la fin de ma licence. C’est devenu naturel chez moi d’écrire comme ça. Et même un peu, de parler comme ça à l’oral (ou de ressortir des tournures de phrase de bouquins).

D’ailleurs, j’ai souvent été considéré comme un intello, dans ma scolarité. Déjà, au primaire, ma grande passion de l’époque était la lecture (bon, depuis j’aime toujours ça mais c’est moins central). En particulier sur l’histoire, la géopolitique, la mythologie… Au collège et au lycée, c’était toujours le cas. D’autant que j’étais dans la minorité d’élèves qui ne foutaient jamais la merde en classe, quasi-irréprochable pour les profs, et plutôt investi dans les cours de français, d’histoire, et (en Tle) de philo. En plus au collège j’avais pris l’option latin. J’étais aussi l’enfnt/préado qui participait naturellement aux conversations d’adultes même sur des sujets un peu pointus.
Pour couronner le tout, mes parents se sont demandés si je n’étais pas « précoce », « surdoué » , et à un moment, on m’a fait passer un test dans un centre psy (dont nous n’avons jamais eu le résultat d’ailleurs).

Évidemment, le côté « intello » n’aide pas pour éviter le harcèlement, la mise à l’écart et l’effet plante verte. Sauf pour devenir la bonne poire des tricheurs, ça va de soi.

Et pourtant, au collège comme au lycée, je ne faisais pas réellement partie des bons élèves. Les « vrais bons », celleux qui ont 15, 16, 17, 18. Il faut dire que je ramais pas mal en langues, dans les matières scientifiques et qu’en sport, j’étais une catastrophe ambulante. En grande partie à cause du fait d’être Aspie et aussi (voire surtout) du fait que l’enseignement soit avant tout fait par des neurotypiques, pour des neurotypiques. Bon, c’est plus compliqué que ça, j’en ferais sûrement un ou plusieurs articles aussi, mais ce n’est pas le sujet tout de suite.

Bref, au collège, il y avait le groupe « bons élèves » (qui globalement incluait des blanc.hes de classe moyenne aisée, bien aimé.es des profs et à l’aise avec le système scolaire et les profs, assez d’ailleurs pour se permettre d’être bavard.e.s, parce que elleux on leur pardonnerait), le groupe « cancres » (qui incluait globalement les élèves racisé.e.s et blanc.he.s pauvres et avait des relations pas mauvaises, mais compliquées avec les profs). Et moi, pile au milieu, qui ne rentrait dans aucun. Et qui ai été harcelé des deux côtés, d’ailleurs (par contre, les seules qui ont pris ma défense -des filles, oui- étaient dans le groupe « cancres », comme quoi).

Du coup, les premier.e.s ont fini dans des lycées d’élite, les second.e.s en professionnel (ce qui était vu -et présenté- comme une punition implicitement d’ailleurs, y compris par les profs, et oui c’est scandaleux quand j’y repense), sauf exception. Et moi, j’ai fini dans un lycée général moyen.

Une fois au lycée, c’était différent, il n’y avait globalement que des gens blanc.he.s et de classe moyenne, comme moi d’ailleurs (ça c’est pour poser le décor). Je suis allé en S, première erreur. Parce que on nous avait martelé que la S c’était « les classes des meilleurs » et blablabla, et j’ai voulu me prouver que moi aussi je pouvais (je commençais justement à complexer sur mon intelligence à l’époque). Sur le moment j’ai dit que c’était parce que « S ouvre toutes les portes et je pense à mon avenir » mais la vraie raison c’était ça.

C’était une erreur, parce que j’ai (évidemment) continué à ramer dans les matières scientifiques. Sauf la SVT où ça allait pas trop mal (mais justement, en SVT on nous demandait beaucoup de rédaction, c’était presque littéraire comme exercice dans la forme). Bon, j’ai toujours maintenu un niveau correct (en ramant) mais tout juste.

Donc bon, évidemment, ça n’a pas arrangé mon malaise par rapport aux autres élèves (en majorité) qui souvent avaient des cours particuliers dans les matières scientifiques, plus de facilités en sciences (et en sport), des meilleurs résultats, et qui avaient déjà le projet de devenir ingénieur, médecin, pharmacien ou d’aller en école de commerce… pour gagner beaucoup d’argent.

Je ne généralise pas sur les gens qui vont en S, mais celleux que j’ai connus, sauf exception leur intérêt pour l’école se résumait à ça, iels s’intéressaient très peu aux sciences et encore moins au reste.

D’ailleurs, iels se comportaient pour beaucoup comme des crabes (en bavardant tout le temps voire en foutant la merde en classe), justement parce qu’iels étaient confiant.e.s sur leur avenir et assez « à l’aise » face aux profs (avec raison, puis qu’aucun.e n’a jamais eu le moindre problème pour ça ou presque, et qu’iels ont toustes plus ou moins fini dans les études souhaitées).

Bref, paradoxalement j’étais un peu l’intello (bon et investi dans les matières littéraires alors que presque tout le monde s’en foutait, et calme) et un des cancres (pas le pire, certes) du groupe en même temps.

D’ailleurs c’est plus en L que j’aurais eu ma place, entouré de gens qui lisaient beaucoup, réfléchissaient à la politique, militaient, etc. Bon, heureusement, j’ai eu mon BAC (sans mention), sauvé par le côté « littéraire » de la SVT, et par le français et l’anglais.

A noter cependant que même au lycée, j’ai encore eu deux/trois personnes qui ramaient encore bien plus que moi (puisque moi je m’en sortais pas mal dans les matières littéraires) et m’ont pris pour leur bonne poire, notamment dans les travaux en groupe que j’ai fait seul…

A la fac, les choses sont restées similaires. Malgré les heures que j’ai passées sur mes dissert et autres commentaires, je n’ai jamais réussi à avoir que des résultats moyens, voire médiocres dans les matières principales, faute d’avoir jamais assimilé la « bonne » méthode de travail. En fin de licence, un prof m’a d’ailleurs dit que je faisais des textes « d’école de journalisme » (je n’étais pas en journalisme). J’ai eu mes trois années encore une fois par l’anglais, les options historiques et géopolitiques. Et puis j’ai rapidement réalisé que je n’étais pas à l’aise dans ma filière, j’ai donc passé trois ans à chercher la meilleure réorientation en changeant tout le temps d’avis.

Déjà, pendant ma licence, je commençais à bien comprendre ce que les fameux cancres pouvaient ressentir (se demander ce qu’on fout là, ce qu’on va faire de sa vie, ramer pour approcher un peu le niveau des autres, se dévaloriser…). D’ailleurs, ça ne fait pas de mal, comme leçon de vie.
Et puis, en me réorientant, en entrant en M1 dans une filière (où supposément je serais brillant, car passion depuis l’enfance, tout ça), je me suis encore plus planté qu’avant. Et là pour le coup, je me suis vraiment senti LE Cancre du groupe.

Parce que tout le monde avait déjà son sujet de mémoire au début de l’année, sauf moi (même si j’ai bluffé et que j’en ai inventé un en 30 minutes, que j’ai pu sortir quand le prof m’a interrogé). Il faut dire que je n’avais su qu’au tout dernier moment dans quelle classe exactement je serais, que je suis arrivé avec zéro infos. Sans détailler, la raison c’est que la réorientation (avec les démarches, la pêche aux canards aux infos…) avait été une vraie galère.

Donc, j’ai démarré l’année avec un gros retard sur tout le monde (ce qui m’a plombé évidemment). Certains exercices importants me paraissaient carrément absurdes aussi, et je n’avais aucune idée de quoi répondre. De plus, je sentais bien que les autres élèves comprenaient constamment toutes les références « évidentes » des profs et moi non. Souvent, je ne comprenais que la moitié de leurs conversations entre eux, et j’espérais que personne ne me demande mon avis. De plus, tout le monde s’en sortait bien en latin alors que moi, je n’y arrivais pas. Comme je disais plus haut, les langues (sauf l’anglais) m’ont toujours posé un gros problème.

Bref, j’ai passé l’année à « faire comme si » tout allait bien, que je comprenais tout, etc, pour pas que les profs ou mes camarades ne découvrent le pot-aux-roses. Tout en ayant l’impression d’avoir un panneau clignotant « CANCRE » sur le front.

Déjà, avant j’avais un certain malaise par rapport à ça. Mais depuis cette année de M1, j’ai développé un gros malaise par rapport aux gens brillants dans leurs études, à celleux qui ont un projet bien clair de ce qu’iels veulent faire et le suivent avec brio, à celleux qui font des doctorats. En très résumé, ces gens me donnent l’impression d’être une merde à côté.

Les fois où je me suis retrouvé au milieu d’un groupe qui parlait de ses études brillantes, moi j’avais juste envie d’aller me bourrer la gueule (d’un côté ça me saoulait d’être la plante verte comme d’hab et d’un autre côté j’étais soulagé qu’on me demande rien sur moi et mes études, parce que sinon on aurait « découvert ma médiocrité », qui restait cachée dans le silence…).

Ah et j’oubliais, LA question qui tue (et que j’esquive autant que possible) c’est évidemment « tu fais quoi dans la vie » avec toutes ses déclinaisons.

Il y a aussi autre chose qui me met mal à l’aise, ce sont les gens qui ont une énorme culture livresque, académique, universitaire. Que ce soit en socio, en histoire des idées, en politique, etc. Celleux qui ont toujours plein d’auteur.ice.s à la bouche. Et qui s’expriment de manière brillante, que tout le monde écoute naturellement.

Notamment dans le milieu queer/féministe/poly.
Moi je n’y arrive pas, à me constituer une énorme culture livresque comme ça, ça demande pas mal d’organisation, de concentration… qui ne sont pas mes points forts en ce moment.

Pourtant, moi aussi je parle beaucoup (notamment au micro), j’ai toujours des trucs à dire sur tout, et j’écris un blog. Et comme je disais, j’écris et je parle souvent comme dans une dissert. J’ai souvent un avis sur tout. Attention, j’ai pas dit une bonne dissert, ça j’en sais rien. Mais une dissert quand même.

Du coup, je pense que pour certaines personnes, je fais moi-même partie de ces « intellos » un peu crispant.e.s avec leur grande gueule (quand je suis pas une plante verte je peux avoir une grande gueule), qui les mettent mal à l’aise. Ce que je comprendrais à 100% puisque moi-même, je ressens ça de l’autre côté de la barrière.

N’empêche que, surtout face à des personnes (beaucoup) plus diplômées que moi (et/ou avec des résultats brillants) ou une importante culture livresque, j’ai toujours l’impression de bluffer (et j’ose beaucoup moins parler face à ces gens). Même si je tiendrais les mêmes propos avec assurance ailleurs.

(CW : psychophobie « light » à propos des personnes HQI, HPI, THQI.).

Enfin, un dernier truc (lié au reste) me file des complexes. C’est lorsque j’apprends qu’une personne est surdouée (HPI, HQI et THQI).

Là, je sais que c’est carrément psychophobe, en réalité (et je n’en suis pas fier, je vous rassure). Parce que ces personnes n’ont pas des vies « rêvées », et correspondent rarement au cliché (entretenu par le cinéma, la télé…) des « génies », et ne sont pas forcément brillantes à l’école. Et que le QI ne mesure pas l’intelligence toute entière (ni encore moins la valeur d’une personne).

Oui, un comble, j’écris un blog contre la psychophobie, et j’ai moi-même une vision « gentiment » psychophobe de ces personnes. Je mets gentiment entre guillemets, parce que les clichés « bienveillants » sur les minorités, ça n’a rien de gentil et c’est tout autant de la merde que les clichés malveillants. La preuve, à mon niveau perso, je ne peux pas m’empêcher de les envier un peu et de m’y comparer (même si je sais que c’est rationnellement absurde). Au moins, je me soigne.

En plus, j’ai une relation intime avec un HQI. Qui réussit bien mieux que moi ses études (et ses ami.e.s aussi), et sait depuis son enfance ce qu’il veut faire et s’y dirige précisément depuis. Pour complexer il n’y a rien de tel…

Ceci dit, c’est (notamment) en le fréquentant que je me suis rendu compte à quel point ma vision du sujet (surdouance) était biaisée et pleine de clichés pseudo-bienveillants de merde.

Quelque chose qui n’aide pas non plus, c’est que (encore une fois, « grâce » à la télé, au cinéma, aux sites Internet qui racontent n’importe quoi ou donnent des visions simplistes, à l’égo de certains parents pour leurs enfants, aux sites même sérieux qui parlent d’Einstein/Mozart/Aristote/insérer une personne brillante etc) beaucoup de gens associent systématiquement « Asperger » et « génie » (usuellement en science, en informatique ou à la limite en musique) de manière directe.

Ou au moins associent Aspie et « talent particulier ».

Ou associent « Asperger » et « surdoué » (ou confondent carrément les deux), sachant que là aussi, « surdoué » dans l’imaginaire c’est « gosse brillant, génie… ».

Moi pendant un bon moment, j’ai donc pensé que je « n’étais pas à la hauteur pour un Aspie », voire que du coup je « ne pouvais pas être Aspie puisque pas du tout un génie » (alors même que tout colle). Surtout que bon, non seulement je n’ai pas une telle intelligence, mais je ne suis pas doué en sciences, en informatique et en musique.

Depuis j’ai compris que j’étais Aspie, que au niveau des vrais « symptômes » je suis même un cas d’école, mais que par contre je ne ressemble pas aux clichés populaires du tout. Mais ce cliché (soi-disant un compliment, lui aussi) reste blessant, en me rappelant « mon niveau ».

Et puis je sais que je ne suis pas le seul, à ressentir ça, cette idée stupide qu’on n’est pas à la hauteur pour des Aspies. Évidemment qu’on ne l’est pas d’ailleurs, 99% de la planète ne pourrait pas l’être en se comparant à de tels modèles.

Bref, j’ai une relation assez compliquée à l’intelligence, au niveau d’études, de culture. Faite d’envie, de malaise, de sentiment d’imposture, et aussi de psychophobie, d’élitisme et de classisme intériorisés. Et due au fait que j’ai souvent été mis sur un piédestal (« intello »), même si ça ne m’a pas attiré que de la bienveillance, ET aussi souvent été bien rabaissé de fait (« cancre »), plus récemment, par rapport aux groupes où je me trouvais, parfois en même temps.

Une conclusion (il m’en faut bien une), c’est que pour les gens bienveillants et ayant fait de hautes études, eu des hauts diplômes, beaucoup de culture, etc, n’oubliez pas de ne pas trop les étaler à la face des autres, et ne présumez pas que les gens près de vous sont comme vous quand vous n’en savez rien, please. Je sais que ce n’est pas fait avec l’intention de blesser, bien sûr, mais ça retourne le couteau dans la plaie.

Surtout que au niveau de la société (même en gagnant peu d’argent) c’est très valorisé, c’est déjà un privilège en soi (en termes de prestige), les études, la culture et la manière de s’exprimer (la plus blanco-bourgeoise possible).

Je ne dis pas qu’il ne faut pas être fiers de nos réussites, y compris scolaires et universitaires. Je sais à quel point ça demande du boulot et d’en chier. A fortiori quand (justement) on ne vient pas d’une famille bourgeoise (et/ou blanche). Ou qu’on est trans, handicapé.e, etc. Je sais aussi (TRÈS BIEN) que c’est dur de ne pas en mettre plein la vue sur ses réussites ou nos atouts, lorsqu’on a longtemps été rabaissé.e à côté (à cause d’une ou plusieurs oppressions) et qu’on a des petits (ou gros) soucis d’estime de soi.

D’ailleurs je plaide coupable, moi-même si j’ai une si grande gueule au café poly et dans le milieu en général c’est parce qu’à côté de ça j’ai été (et dehors, je suis encore) dans le rôle de la plante verte un peu médiocre qui s’assume mal.
Par ailleurs, ce privilège culturel dont je parlais, je l’ai moi-même par rapport à beaucoup de gens (j’ai quand même une licence et des capacités d’expressions pas trop mal). Donc, je ne jette la pierre à personne, sinon je devrais commencer par moi-même.

Mais nous devons apprendre à être fiers de nos réussites (ou même de nos capacités d’expression, de notre culture…) sans écraser les autres avec. Ou mieux encore, apprendre à être fiers de nous même sans ça. Y compris en tant que cancres. Même si ce n’est pas valorisé par la société.
Autrement dit, arrêter de chercher une validation externe, et/ou arrêter de nous juger nous-mêmes (et de juger les autres) selon les critères dominants. Parce que les critères dominants, c’est de la merde en barres.

Autisme·Psychophobie

L’effet plante verte

Ici, je vais parler d’expérience personnelle. L’effet plante verte, c’est une forme de psychophobie subtile et inconsciente (j’en parlais déjà un peu ici). Ce sont en général des personnes neurotypiques pas méchantes ni spécialement désagréables qui la pratiquent.

Ce que j’appelle l’effet plante verte, ce n’est PAS « être un peu mis à l’écart ou ignoré de temps en temps », et encore moins « se sentir seul ». Ces deux choses-là arrivent à tout le monde, et ne sont pas liées à la psychophobie en soi.

L’effet plante verte, c’est lorsqu’un groupe, tout en étant superficiellement sympa et agréable voire amical, n’inclut pas une personne (et que cela concerne spécifiquement cette personne-là). Et que c’est tous les jours, tout le temps.

La différence avec la mise à l’écart classique, c’est que les gens du groupe vont laisser venir la personne en leur sein, ne jamais rien lui dire de méchant ou de directement désagréable, voire même l’appeler « leur ami.e », mais que dans les faits, les gens feront comme si la personne était transparente.

Je fais un lien avec la psychophobie parce que :

  • ce phénomène revient beaucoup dans des témoignages de beaucoup de personnes neuroatypiques (Aspies mais aussi dépressif.ve.s, HQI…).
  • et dans ces témoignages, comme dans ma vie à moi, ce phénomène arrive en général dans des groupes à majorité neurotypique. Et surtout, cela nous arrive dans des milieux et des circonstances très différents les uns des autres. Du coup, je ne crois pas du tout à une coïncidence du type « c’est la vie, parfois on galère et parfois ça va mieux » ou « tu n’as pas trouvé les bonnes personnes ».
  • Cela n’a même pas de rapport avec le fait de partager des centres d’intérêt ou autres affinités avec les gens. En effet, même avec des centres d’intérêt communs, cela n’empêche pas l’effet plante verte.

Le dénominateur qui revient presque tout le temps, c’est donc clairement « une personne neuroatypique dans un milieu à dominante neurotypique ». De plus, dans le cas de l’autisme Asperger, le phénomène d’isolement social est bien connu et répertorié comme un des nombreux « signes ».

Il y a des personnes neuroatypiques à qui l’effet plante verte n’arrive pas/plus/moins, même dans les milieux à dominante neurotypique.

Sans faire de généralités cependant, toutes les personnes Asperger qui m’ont dit que cela ne leur arrivait pas beaucoup (ou que cela leur était arrivé dans le passé, mais moins maintenant) sont des personnes qui ont fait beaucoup d’efforts pour s’adapter aux codes sociaux des neurotypiques, et pour passer pour une personne normale (autrement dit, passer pour neurotypique à première vue au moins).

Enfin, est-ce que je pense que seule la psychophobie peut créer l’effet plante verte ? Non. Il y a aussi la grossophobie, le racisme, l’homophobie, le classisme… Mais ici, je vais parler de l’effet plante verte lié au fait d’être Aspie.

 

Le lycée

D’abord, ça m’est arrivé au lycée, de manière assez évidente. Lorsque des gens qui me connaissaient s’installaient à ma table (en salle de travail par exemple) sans même me saluer (si je ne le faisais pas d’abord, j’ai testé de temps en temps), et ne parlaient qu’entre elleux sans m’inclure du tout dans leur conversation.

Je vous laisse deviner que lorsque des gens allaient au cinéma, prendre le soleil dans un parc, réviser ensemble, je n’étais jamais invité, par exemple. Pour manger à midi, je n’étais jamais invité, c’était toujours moi qui « m’imposait » (en silence mais quand même) à la table commune.
Parce que je n’avais pas les mêmes centres d’intérêt que la plupart (et que j’avais par exemple décliné pour le match de foot des mecs de la classe), les gens étaient partis du principe qu’on ne pouvait RIEN me proposer, jamais, même un petit film. Et que ce n’était pas la peine de me demander des nouvelles non plus.

Enfin, je suis médisant : lorsque s camarades avaient besoin d’une information ou d’un service, d’un service, là, j’existais. Ou pour se mettre avec moi en travail de groupe pour me refiler tout le boulot parce que j’étais fiable.

Et puis, même si j’avais réussi à tromper la plupart des gens et à me faire globalement passer pour hétéro, une poignée de gens avait des doutes, et venait régulièrement me saouler (parfois pendant plus de 40 minutes d’affilée) avec des blagues carambar sur l’homosexualité et me poser des questions sur ma vie sexuelle (sans doute pour me tester et m’amener à me trahir). Donc, pour ça aussi j’existais.

Et puis les gens avaient bien senti que je n’étais pas un garçon, inconsciemment. Et que j’étais mentalement différent. Donc, petites insultes, blagues et remarques sexistes et psychophobes à gogo, surtout de la part des mecs.

Pour le reste je faisais partie du décor.

Là, des lecteur.ice.s se diront « mais ce Troll de Jardin, il doit être un peu narcissique, pour mal prendre qu’on n’ait pas fait attention à lui une fois, ça arrive à tout le monde ça ». Et la remarque serait justifiée.
Sauf que ça arrivait presque tous les jours de cours. Pendant trois ans

Pourtant, personne n’était « méchant », personne ne me disait un mot plus haut que l’autre (enfin à part toutes les petites perles homophobes, sexistes et psychophobes). Et je pense que presque tout le monde m’aimait bien. Il faut dire que je rendais des services sans trop de difficultés, évitais les conflits, et que ma bizarrerie devait les amuser et mettre du piquant dans leur quotidien.

En bonus je n’étais clairement pas un concurrent sexuel pour les mecs hétéros (qui me prenaient pour un « hétéro-mais-trop-bizarre-incapable-de-choper »), et il n’y a jamais eu la moindre ambiguïté ou drague entre les autres (meufs ou mecs) et moi. Ce qui évite un bon paquet d’histoires.

Mais j’étais un élément du décor, une plante verte. Par exemple, des personnes de ma classe racontaient à côté de moi des trucs très persos à leurs potes, ou des rumeurs (« Untel a trompé sa meuf avec Bidule ») à côté de moi comme si je n’étais pas là. A leurs yeux, ça devait être comme si je n’étais pas là en effet.

Au passage, dès que je remettais une personne ne serait-ce qu’un peu à sa place, là les gens arrêtaient instantanément de bien m’aimer…

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Bébé Groot fait la danse de la victoire.

La fac

Et à la fac, cela a continué, sous d’autres formes.

En surface, j’avais des « ami.e.s », qui m’avaient rapidement adopté dans leurs petites bandes.

Mais par exemple, pendant un moment, je m’asseyais mangeais le midi avec un garçon et une fille. A la base on était cinq, et puis deux personnes ont lâché la fac (et ont aussi oublié complètement mon existence d’ailleurs, malgré mes efforts), nous laissant tous les trois. En cours, les deux restants se mettaient toujours à côté l’un de l’autre, me mettant mécaniquement hors de leur discussion. A midi, les deux s’asseyaient des tables carrées, l’un en face de l’autre.

Autrement dit, à midi, la conversation du matin entamée pendant le cours (dont je n’avais pas des morceaux) continuait, sans que personne ne m’explique jamais rien (je devais toujours quémander des morceaux d’infos, mais ça n’allait pas de soi). De plus, iels se mettaient toujours l’un en face de l’autre, dans un environnement bruyant, et donc je galérais pour suivre leur discussion. Puisqu’iels ne pensaient pas à se tourner vers moi, ou à parler assez fort pour que j’entende.

J’ai bien essayé de changer ça, en leur demandant gentiment parfois (de changer de table, de manger dans un endroit moins bruyant, de m’expliquer plus…), mais sans résultat.

Par ailleurs, iels ne m’invitaient jamais non plus à quoi que ce soit. Par exemple, si l’un des deux faisait une soirée avec ses amis Machin et Bidule, iel invitait l’autre, et au repas suivant j’entendais mes deux « amis » parler de leur soirée à quatre, et bien sûr moi je ne rencontrais jamais Machin et Bidule (dont j’entendais parler sur tous les tons pendant des mois, par contre).

J’ai donc fini par m’éloigner de ces gens, au bout de deux mois environ. Et j’ai trouvé de nouveaux gens (un groupe de trois). Là, ça a encore pris une forme différente.

Je pouvais bien entendre les discussions. Mais, primo, iels choisissaient toujours le sujet de la discussion sans tenir compte de moi. Ce n’était même pas le problème en soi. Moi j’aurais bien aimé participer à leurs conversations geek et nerd (séries, cosplay, films etc), même si je m’y connaissais assez peu par rapport à eux. Justement, en apprendre plus.

Sauf que, iels ne prenaient jamais la peine de rien m’expliquer, de leurs références assez spécialisées. Et du coup, je ne comprenais souvent que des morceaux de leur discussion. Je ne pouvais donc pas participer (ce qui déjà n’est pas agréable). Mais je ne pouvais même pas être en écoute active.

C’est cool, l’écoute active, lorsqu’on ne connaît pas un sujet, qu’on écoute des personnes plus calées et qu’on apprend en silence. Mais pour cela, il faut encore que les personnes en question fassent un minimum attention à ce qu’on suive.

C’est un peu comme si je faisais un repas avec un passionné d’histoire et une personne qui ne l’est pas (et s’y connaît assez peu), et que pendant une heure, avec la première personne nous discutions du mouvement anarchiste en Ukraine et des guerres locales en Europe de l’est en 1918, sans calculer la troisième personne, ni l’aider à suivre la discussion en lui expliquant un minimum le contexte, en vérifiant parfois si elle suit…

Et encore une fois, c’était tout le temps comme ça. Parfois, on m’expliquait un peu (vite fait) quand je demandais, mais encore une fois ça n’allait jamais de soi.

Au passage, cet exemple montre bien que l’effet plante verte n’a rien à voir avec « un manque d’affinités et de centres d’intérêt communs ». Dans ce cas, justement, le centre d’intérêt commun, il était là (certes avec moins de connaissances de mon côté mais ça m’intéressait).

Cette fois, je me suis éloigné après qu’un jour, ces gens aient été fouiller sur ma vie privée. Même si aucune info perso n’été trouvée, ça m’a mis très mal à l’aise, cette intrusion.
Et puis c’était la goutte d’eau aussi, parce que l’amitié à sens unique ça commençait à me gaver.

Il y a eu aussi une fille qui s’était mise avec moi principalement pour les travaux en groupe, pour que je la couvre pendant ses retards auprès des profs, et pour l’échange de cours et d’infos, sous des dehors amicaux trompeurs. Et qui me zappait complètement dès que ses vrais amis arrivaient.
J’ai fini par m’éloigner d’elle, par lassitude, et surtout parce que j’ai découvert qu’elle était homophobe et raciste. D’ailleurs sur ce plan-là aussi, elle cachait bien son jeu, en surface elle avait des amis homos et arabes, en grattant un peu, elle allait à la Manif pour Tous et n’aimait pas les noirs. Cette meuf, c’était le prototype des personnes qui « ne sont pas homophobes mais » et « ne sont pas racistes mais« .

Il y a eu, encore, un mec qui ne s’est intéressé à moi que lorsqu’il avait besoin de services divers et variés comme lui prêter des objets ou l’aider pour une dissert (et si je m’étais laissé faire j’aurais fait seul sa dissert…). D’autres fois, pour se défouler sur quelqu’un par des petites piques (même si je lui renvoyais dans les dents). Et puis je suis devenu son grand ami aux périodes de sa vie où il s’emmerdait et/ou était seul, avant de ne plus exister ensuite. Ah oui, et je lui servais aussi de faire-valoir quand il draguait.

Bon là pour le coup, je n’étais pas une plante verte avec lui (c’est malgré tout le seul du lot qui m’a traité comme une personne à part entière, d’ailleurs), mais je restais un mix de faire-valoir, de bonne poire et de punching-ball (même si je me défendais).
Lorsque j’ai fini par le remettre réellement en place, il a coupé tout contact et demandé à ses autres amis (qu’il m’avait présentés) de cesser tout contact aussi avec moi.

Dans mon année de redoublement, je me suis encore retrouvé avec un groupe de deux personnes, qui passaient leurs cours ensemble à côté, mais ne m’incluaient jamais réellement.

De plus, sur mes trois premières années de licence, je connaissais presque tout le monde dans les personnes habituées des amphis (les personnes qui ne séchaient pas tous les cours dès le premier mois). Pourtant, presque à tous les coups les gens passaient devant moi sans me dire bonjour, si je ne le faisais pas (les simples connaissances comme les « ami.e.s »). Et que des personnes se déplacent (de 15 mètres maxi, hein, dans un amphi à la pause par exemple) pour me dire bonjour, ça n’est quasiment jamais arrivé en quatre ans.

Encore une fois (sauf exception), personne n’a été directement irrespectueux envers moi.
Simplement, j’étais transparent la plupart du temps pour les gens, sauf quand quelqu’un avait besoin de moi pour une raison X ou Y.

En master, c’est devenu encore plus évident. Les gens, sauf exception, ne me calculaient pas DU TOUT.
Parce que la plupart se connaissaient déjà de la licence, et une minorité venait d’une autre fac, et moi je n’étais (évidemment) dans aucun des deux groupes, venant d’encore ailleurs.

Quand je dis « ne me calculaient pas », c’est au point qu’iels étaient tellement occupé.e.s par leur discussion qu’iels ne m’entendaient pas leur dire aurevoir et donc ne me répondaient pas, et continuais leur chemin comme si je n’étais pas là. Alors qu’en licence, au moins les gens (à défaut de dire bonjour) me disaient bien aurevoir.

Par ailleurs, le sujet de mon master m’intéressait. Et la plupart du temps, iels parlaient de leurs recherches de master. Donc encore une fois, le centre d’intérêt commun était là. Et pourtant j’ai encore été relégué au rang de plante verte.

 

Ailleurs

Via un forum LGBT que j’ai fréquenté plusieurs années, je suis souvent allé aux rencontres entre membres. Certaines fois, c’était vraiment des super moments. Par exemple, une rencontre avant une Marche des fiertés, ou une rencontre à quatre dans un resto italien de banlieue, ou un pique-nique que j’avais organisé.

Souvent, cependant, je me suis retrouvé à des tables plus ou moins grandes (ou à des pique-niques), à essayer de participer à la discussion, plus ou moins en vain. Pourquoi ? Parce que lorsque je disais quelque chose, une personne me répondait rapidement (en général, en trois ou quatre mots maxi, quand ce n’était pas des « ah oui ok ») puis les gens recommençaient à parler ensemble comme si je n’étais pas là et n’avais rien dit. Et spontanément personne ne me parlait jamais.
Du coup, dans une conversation, je pouvais intervenir 3 ou 4 fois sans jamais réellement participer, ça restait des brèves parenthèses.

Par ailleurs, là aussi j’entendais souvent parler de soirées où la majorité des personnes vétéranes de Paris (et souvent, des personnes pas parisiennes ou nouvelles) étaient invitées, mais pas moi.
Souvent aussi, les gens se demandaient des nouvelles (parfois détaillées) les uns aux autres (et même des gens qui n’étaient pas là) mais pas à moi. Je passe aussi sur toutes les private jokes et les messes basses excluantes (ce n’était qu’un détail mais c’était un peu la cerise sur le gâteau).

J’admets très bien, en soi, qu’iels n’aient pas eu envie de m’inviter à leurs soirées privées (ceci dit, on peut quand même se demander pourquoi des gens qui ne s’aimaient pas et crachaient les uns sur les autres s’invitaient parfois, mais pas moi qui n’était en conflit avec personne, bref).

Par contre, les discussions sur les soirées privées et les nouvelles des absents et les ragots (privés, eux aussi) et les messes basses et les private jokes, dans les apéros publics, c’est juste du manque de respect, pour toutes les personnes qui n’ont pas l’honneur de « faire partie du club ». De même, demander les nouvelles de toutes les personnes présentes sauf une, c’est de l’incorrection totale.

Le principe d’un apéro public, c’est qu’on inclut tout le monde. Qu’on aime la personne ou pas, qu’elle soit nouvelle ou ancienne, qu’elle fasse partie du club. Les « untel me fait chier » et « j’aime pas Bidule » n’ont pas à jouer, donc.

Ou sinon, on assume et on fait un apéro privé, sur invitation, pour rester entre soi. Comme ça, les gens « pas du club » ne perdent pas leur temps à venir pour rien.

Tout ça se passait ainsi, avec des gens que je connaissais depuis un, deux, trois ans IRL (et encore plus sur le forum).

Même si c’était moi qui organisait les rencontres, c’était pareil, d’ailleurs. Quand c’est moi qui organisait, les nouveaux qui venaient étaient toujours sympas, mais certains habitués arrivaient extrêmement en retard ou annulaient au dernier moment. Et une fois sur place, continuaient à faire comme si j’étais invisible et à se comporter en petit club fermé.

Je ne suis pas l’Altesse de la ponctualité moi-même, en particulier parce que j’ai souvent du mal à m’organiser, mais je n’arrive jamais beaucoup en retard, je fais gaffe lorsque l’heure d’arrivée est importante (par exemple, si on doit jouer au billard, c’est mieux de démarrer quand tout le monde est là), et surtout je ne suis pas toujours chez moi pépouze à 14h10 quand le RDV est à 14h (alors que j’habite à 40 min). Je n’annule pas non plus la veille au soir ou le jour même, sauf si je ne peux vraiment, vraiment pas faire autrement.
Enfin, si exceptionnellement j’arrive vraiment en retard et que je fais chier le monde, je m’excuse, je propose de payer un verre à la personne…

Quand ce sont des personnes qui te traitent en plante verte par ailleurs qui font ce genre de coups, ça veut tout dire.

Bref, je dirais bien que j’étais un éternel nouveau dans leur groupe. Sauf qu’en réalité, même les gens arrivés depuis un mois étaient mieux inclus que moi après cinq ans de présence forumesque, et deux ans de participation IRL régulière.

J’ai fini par ne plus y aller du tout, à ces rencontres, parce que j’en avais marre. Les quelques fois où ça s’est mieux passé, c’était des fois où :

  • On était peu nombreux.ses (ou du moins, dans une foule, j’avais trouvé un petit groupe), genre, 2-3-4.
  • Il y avait d’autres personnes neuroatypiques (ça je ne l’ai réalisé qu’après coup, d’ailleurs, mais à chaque fois c’était le cas).

Ensuite, dans une association LGBT étudiante, où mon copain m’a emmené, ça a été encore la même musique. Bon, là c’était un peu moins pire parce que j’étais au moins le « copain/ami de M ». Qui lui-même connaît très bien un des vétérans de l’asso. Bon, ceci étant dit, beaucoup de gens ne parlaient qu’à M spontanément…

Et quand j’y allais seul, presque personne ne me calculait, sauf quelques nouveaux (encore) avec qui j’ai réellement pu discuter.
Les autres, ça se divisait en « les gens qui papillonnent toute la soirée, et donc échangent deux trois banalités avec tout le monde, et hop au suivant », et « les gens qui restent en petit groupe et donnent l’impression de s’incruster si on veut rentrer dans leur groupe ».

Et ça a été similaire dans les apéros en bar (avec beaucoup de monde), les pique-niques, ou les rencontres ciné en petit nombre.

Dans cette association, je n’ai pu réellement discuter qu’avec 6 personnes, soit deux ami de M, une personne bourrée qui s’est confiée à moi sur ses peines de cœur car ses potes étaient trop occupés à faire la fête (et a continué à ne pas me calculer le reste du temps), et trois nouveaux.
Les autres, je n’ai pas réussi à échanger plus de 6 mots d’affilée avec.

Pourtant (pas désolé d’insister), dans le cas du forum, comme dans le cas de l’association, il y avait clairement des centres d’intérêt en commun entre les gens présents et moi. Pas seulement les sujets LGBT+ (même si il y avait déjà ça, en effet), mais aussi le cinéma, les séries, les romans…

De plus, dans ce cas aussi, c’est une association qui cherche à être inclusive. Autrement dit, ici aussi, les personnes habituées qui se comportent comme si elles étaient juste entre potes et excluent les autres, c’est incorrect en soi.

En plus, quand on est un groupe pour personnes minoritaires (LGBT ici), exclure des personnes parce qu’elles font partie d’une minorité, c’est légèrement un échec.

Pour finir, le même phénomène s’est produit plusieurs fois en rencontrant des amis d’amis, en étant emmené à des repas d’autres associations…

 

Pourquoi c’est un problème  ?

1 – Les fausses amitiés

Le problème avec l’effet plante verte, c’est bien sûr qu’on se sent seul.e, mais ce n’est pas que cela.
Le problème, c’est aussi qu’on croit souvent initialement que les gens sont nos amis, ou au moins camarades et amis potentiels (puisqu’iels nous le laissent croire). C’est logique d’ailleurs, lorsque des gens nous invitent à les rejoindre (ou nous laissent venir), nous parlent amicalement, voire nous disent textuellement qu’on est amis.

Mais mystérieusement, on serait supposés comprendre qu’en fait, non, ce n’était pas ça. En lisant dans le marc de café peut-être ?

Sauf qu’en réalité, pas du tout. On leur sert juste à se confier après une peine de cœur, ou à fournir des cours, ou à prévenir des changements d’emploi du temps, et tous les autres petits services (administratifs notamment) dont on a parfois besoin.

Au lieu de juste assumer que c’est une transaction, iels déguisent ça en amitié. Bref, c’est de l’hypocrisie pure et simple. Bon, admettons que de temps en temps ce soit réellement un malentendu, mais il ne faut pas trop nous prendre pour des truites quand même.

Au passage, il n’y a rien de mal à avoir des relations de pure transaction avec les gens. C’est le principe du commerce, après tout. C’est tout aussi acceptable pour le troc (de biens ou de services) au quotidien. Mais quand c’est fait honnêtement.

Or, dans la dynamique de la plante verte, nous on se fait rouler. Autrement dit, on est amené.e.s à perdre notre temps, notre énergie, un peu de notre argent, dans de fausses amitiés.
Parce que pendant qu’on fait des repas, des parties de bowling, des soirées… avec des gens comme ça, on pourrait faire autre chose. Et les billets qu’on dépense à ces occasions, on pourrait s’acheter des trucs sympas avec ou économiser à la place.

De plus, les personnes qui nous traitent en plante verte, souvent, se dispensent très facilement de nous respecter. Que ce soit au niveau du respect de la vie privée, de la politesse, du respect de notre travail…

Là, des personnes penseront probablement « oui mais si tu acceptes de rester dans une relation pseudo-amicale comme plante verte, tu es consentant donc responsable, tu ne peux pas te plaindre si tu restes ».

C’est vrai (en partie). On consent à être les plantes vertes de nos faux amis.
Cependant, ce consentement est vicié. Parce qu’il repose sur (au mieux) un malentendu, et (au pire) un mensonge. C’est un peu comme quand on consent à louer un appart, et qu’ensuite « oh surprise le chauffage marche pas, c’est ballot ça ».

Lorsque c’est un mensonge, la personne (neurotypique) en face profite en plus de notre moins bonne maîtrise des codes sociaux et de l’implicite, et de notre moins grande expérience sociale.

De plus, l’argument « si tu restes c’est ton choix » suppose qu’on reste forcément. Des fois, on choisit d’envoyer à la gare les personnes qui se comportent ainsi (en général elles montrent leur vrai visage à ce moment), ou de ne plus les rappeler. Mais même dans ce cas, on s’est de toute manière fait rouler au moins sur le début.

Il faut un minimum de temps à n’importe qui pour différencier « une personne amicale » (mais qui a éventuellement un caractère un peu spécial ou des soucis en ce moment), et « une personne hypocrite qui veut profiter des services qu’on peut lui offrir, ou de notre compagnie comme faire-valoir et bouche-trou ». Au premier abord rien ne les différencie. A fortiori pour nous, à cause des codes sociaux implicites faits par et pour des neurotypiques.
Et si on ne veut pas s’isoler par précaution, il faut bien tenter le coup.

2 – Les connaissances, collègues…

Il y a aussi toutes les simples connaissances (de travail ou de fac) qui, sans (trop) profiter de nous et sans se faire passer pour des amis, nous traitent en plante verte. C’est moins pire mais ça reste problématique.

On ne peut pas demander aux gens de se forcer à être nos amis, et d’ailleurs, cela n’aurait aucun intérêt pour personne. Mais « bonjour », « aurevoir », ne pas arriver 50 minutes en retard, ne pas annuler la veille ou le matin, c’est quand même un minimum de respect. Or ce respect, envers les personnes plantes vertes, il est clairement optionnel.

La cause de l’effet plante verte

Au début, j’ai pensé que cela venait du milieu (lycée), avec ses populaires et ses exclus. Oui, comme dans toute série américaine qui se respecte.

Ensuite, j’ai pensé que cela venait de moi, forcément. Puisque ça se reproduisait systématiquement. Je ne pouvais pas accuser les autres quand cela arrivait avec des gens de milieux différents, dans des circonstances différentes. Du coup, je me suis longtemps pris le chou à essayer de comprendre ce qui n’allait pas, dans ma manière d’interagir avec les gens. Ce qui n’est pas top pour l’estime de soi, au passage.

J’ai parfois pensé que je n’avais juste pas de chance. Ou que, en trouvant des personnes ayant plus d’affinités et de centres d’intérêt avec moi, ça irait mieux. Sauf que non. Les centres d’intérêt en commun aident un peu, mais ne déterminent pas le fait d’être plante verte ou non.

On peut être traité comme ça par des gens avec qui on a plein de choses à partager sur le papier, ou être traité avec respect (ou amitié) par des gens avec qui on n’a rien à partager sur le papier.

Et puis, récemment, j’ai compris d’où ça venait. Grâce à deux choses.

La première chose, c’est que j’ai commencé à fréquenter des milieux où les gens m’ont tous ou presque traité comme une personne et avec respect. Même les gens avec qui je n’ai peu ou pas de centres d’intérêt en commun, et même les gens qui ne m’aiment pas spécialement (ou ne m’aiment pas dutout).

La différence entre ces milieux-là et les autres ?

Qu’il y a une grande proportion de personnes neuroatypiques. Et que même les personnes neurotypiques présentes sont pour beaucoup sensibilisées sur la question et font plus d’efforts pour être inclusives. Beaucoup d’ailleurs sont marginalisées pour d’autres raisons (transphobie par ex), ce qui peut aider même si ça n’a rien d’automatique.  Certaines ne le sont pas (il y a des neurotypiques vautrés dans leur privilège NT même chez les poly ou les trans), mais beaucoup le sont.

Du coup, il est possible de s’outer en tant que neuroatypique, et d’être soi-même sans se conformer aux attentes dominantes (regarder dans les yeux, comprendre et manier l’implicite, etc), et de quand même être respecté pleinement par la majorité, et adopté comme ami par une partie des gens.

Et bien sûr, dans le milieu Aspie on peut pleinement être nous-mêmes puisqu’on est entre nous. Même lorsqu’on est entre neuroatypiques en général (par exemple, autistes, surdoués, bipolaires… mélangés) d’ailleurs.

Quand j’ai réalisé que c’était possible dans ces milieux, d’être soi-même et de ne pas être une plante verte, j’ai compris que ça devrait être possible partout. Et je sais très bien que d’un monde à l’autre, je suis toujours la même personne, je n’ai pas magiquement changé en allant à mon premier café poly. Le problème c’est donc bien la psychophobie dans tous les autres lieux.

La deuxième chose qui m’a permis de comprendre, ce sont les explications données par des Aspies plus âgées et expérimentées que moi.

La grande majorité des neurotypiques communiquent surtout non-verbalement (regard, expressions faciales, gestes, posture, intonations…). Or, moi je ne regarde naturellement pas dans les yeux, et je n’ai pas le sens non-verbal. Je ne sais pas adapter mon langage corporel pour dire « j’ai envie de parler avec toi » sans le dire, ni cacher mes ressenti (par exemple l’ennui ou l’agacement). Inversement, je ne reçois naturellement pas la plupart des messages non-verbaux des gens (et quand je les reçois je ne sais en général pas les interpréter correctement).

Du coup, la plupart des neurotypiques (surtout en groupe) ne me calculent pas ou à peine parce qu’iels ont l’impression que je n’ai pas envie de discuter avec eux. Et parce que je les mets un peu mal à l’aise (pour une partie d’entre elleux au moins).
Autrement dit, iels ne font pas l’effort minime d’adapter leur communication à nous.

Oui, effort minime, j’insiste. Parce que (à l’exception des personnes sourdes, malentendantes ou muettes bien sûr), les neurotypiques savent parler et écouter. S’adapter aux Aspies, de ce point de vue, ne leur demande rien de compliqué, simplement de se concentrer sur le verbal, et d’utiliser leur ouïe et leur voix.
Nous, communiquer non-verbalement, ça nous demande d’utiliser un sens que nous n’avons pas, ou peu, et d’apprendre à « compenser » l’absence de ce sens.

De plus, si c’est si compliqué pour les NT de s’adapter, c’est parce qu’à la base, leurs codes sociaux ont été construits pour et par les NT, sans tenir compte des autres.

D’ailleurs, on a la PREUVE que ce n’est pas si compliqué pour des neurotypiques de bonne volonté d’adapter la communication aux Aspies (ou autres personnes neuroatypiques dans un cas similaire), puisque
1 ) dans certains milieux, il y a des personnes neurotypiques (même en groupe) qui y arrivent et à qui ce n’est pas si coûteux, donc les autres n’ont aucune raison de ne pas le faire (sauf la paresse et le privilège)
2 ) les neurotypiques savent très bien le faire lorsqu’iels sont en contact avec des étrangers qui ne partagent pas leurs codes.

D’ailleurs, cette comparaison avec les étrangers, elle n’est pas de moi. Elle est d’une personne (neurotypique) à la tête d’une association sur le syndrome d’Asperger. Qui expliquait que « être Aspie c’est comme en visite dans un pays étranger » (jusque-là elle n’a pas tout à fait tort, à part qu’en général les gens sont plus inclusifs avec les touristes qu’avec nous. Et ajoute « comme un touriste français au Japon qui doit s’adapter au pays, un Aspie doit s’adapter ». Au passage cette métaphore vient d’un auteur Aspie célèbre à la base, pas de cette femme.
Oui mais non. Parce que nous, on est (AUSSI) chez nous.