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Psychophobie, terrorisme, racisme et viol

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Sur cette photo, on peut voir, dans une bibliothèque bien connue, une série de livres traitant des attentats parisiens de 2015 et du fondamentalisme au sein de l’Islam (on peut voir, en fond sur la droite, L’Après Charlie). Avec une pancarte « Cette violence qui nous arrive » au dessus.

Et puis, devant, deux OVNI, sur les traumatismes psychiques (tout devant) et sur les blessures psychiques (en vert, à gauche). A priori, c’est hors-sujet. Mais ce n’est probablement pas un hasard ou une erreur, les bibliothécaires ont probablement fait un lien entre « problèmes psychiques » et violence, terrorisme, intégrisme.

Trois articles de blog (ici, et ) parlent déjà bien de ce phénomène. Ce ne sont pas seulement des personnes lambda qui véhiculent ce discours, mais aussi des professionnel.le.s. Par exemple, une psychologue qui s’est exprimée dans Libé, en tant que parent. Elle a dit avoir parlé à ses enfants « de maladie, de folie ». Donc, elle a véhiculé ce message à ses gosses ET au public (en tant que « experte »).

Alors, outre le fait que « la folie » en soi, ça ne corresponde à rien, je voudrais quand même faire remarquer que de nombreux crimes de guerre (voire génocides et crimes contre l’humanité) ont été commis par des gens qui n’avaient aucun trouble mental ou neuroatypie, que ce soit au niveau des décideurs, des exécutants, de toutes les personnes entre les deux, ou des personnes sympathisantes.

La traite triangulaire et l’esclavage dans les Amériques, la colonisation, les juntes en Amérique latine (Pinochet par exemple), ou ce qui se passe actuellement au Congo , ce n’était/n’est pas le résultat de folies individuelles, ni même d’une folie collective, mais juste de systèmes basés sur l’exploitation de peuples et de classes sociales, la guerre, la violence et la hiérarchisation des personnes.

Et au niveau individuel, les personnes qui ont participé ou participent à ce type de crimes (de près ou de loin) le font souvent simplement parce qu’on leur en a donné l’ordre, et parfois par peur des conséquences. Parfois aussi, pour des raisons encore plus détestables. Par exemple, les personnes qui dénonçaient les juif.ve.s à la Gestapo étaient souvent mues par la jalousie, l’envie, l’appât du gain.

Les invasions de l’Irak et de l’Afghanistan, les bombardements de drones au Yémen et au Pakistan, ou il y a environ 60 ans, la destruction de Dresde, Hiroshima et Nagasaki par les Alliés ne sont pas non plus qualifiés de « folie » (ni de terrorisme d’ailleurs), puisqu’en l’occurrence tous ces actes ont été commis au nom de la liberté, de la démocratie et du patriotisme, et donc leurs auteurs et sympathisants ne ressentent pas le besoin de les excuser autrement.
On peut faire la même remarque pour l’envoi de millions de conscrits à la mort pendant les deux guerres mondiales, d’ailleurs. Les bouchers à la tête des pays d’Occident n’avaient simplement aucune considération pour la vie des membres de leurs peuples, mais étaient parfaitement « sains d’esprit ».

Non seulement toutes ces personnes étaient saines d’esprit, « normales », mais surtout elles savaient parfaitement ce qu’elles faisaient et contrôlaient parfaitement leurs actes. Cette précision est importante car dans l’imaginaire collectif, les « fous » soit ne savent pas ce qu’iels font, soit ne peuvent avoir d’opinions et prendre de décisions valables et qui engagent leur responsabilité.
Bien sûr, il y a des troubles mentaux qui limitent (parfois énormément) les capacités de compréhension, de self-control et de choix, mais pour commettre des crimes (y compris de masse) il n’y a pas besoin de ça du tout.

Pat contre, des actes comme les attentats de janvier et novembre 2015, eux, ont besoin d’être dépolitisés et donc expliqués soit par l’Islam, la culture musulmane, soit par la folie. Dans le premier cas, l’idée sera qu’il s’agit d’une religion e/ou d’une culture intrinsèquement violentes, intolérantes, et en conflit avec « nos » valeurs occidentales. La version la plus basique de ce raisonnement est que « ils ont fait ça parce qu’ils ne supportent pas qu’ici on boive du vin, qu’on s’amuse en terrasse » ou « c’est contre notre liberté d’expression ».

Dans le second cas (cette fois, ça vient plutôt de personnes étant -ou se voulant- non-racistes), l’acte est tellement horrible qu’une personne « normale » (traduction : nos enfants, nos frères et sœurs, nous-mêmes) ne pourrait faire ça.

Dans les deux cas, cette réflexion évacue toute réflexion sur les guerres menées ou entretenues par l’Occident (en particulier USA, Royaume Uni et France) et ses alliés (Turquie, Arabie Saoudite, Israël) au Proche-Orient, ou les conséquences économiques et sociales du racisme et de l’oppression de classe dans nos pays.

Lorsque que les terroristes sont musulman.e.s et ne sont pas blanc.he.s, cependant, les explications racistes (basées sur des généralisations à propos de la culture et la religion) prennent le plus de place, suivies en second par la psychophobie. Par contre, lorsque les auteurs sont des hommes cis blancs, puisque (justement) il n’est pas question de généraliser sur les blanc.he.s (ou les hommes cis, ou les hommes cis blancs), la psychophobie vient en premier.

Je dis « hommes cis » parce qu’à n’y a pas eu de femmes, d’hommes trans et de personnes non-binaires commettant des attentats récemment. De plus, le fait que ce soit des hommes (cis) a une importance centrale dans leurs actes.

Dylan Roof, qui a massacré des fidèles dans une église afro-américaine, ou Marc Lévine, qui a massacré des étudiantes à Polytechnique (au Québec), ou Elliott Rodgers, qui a commis la tuerie d’Isla Vista, ou Anders Breivik, qui a commis les attentats d’Oslo en Norvège, ont largement vu leurs actes expliqués par la folie (ou du moins on a essayé).

On a notamment diagnostiqué à Breivik un trouble schizophrène paranoïde et un trouble de la personnalité narcissique, avant de conclure qu’il n’avait pas de psychose, qu’il était en pleine possession de ses moyens lors des faits, et que son raisonnement était celui d’une personne cohérente. D’ailleurs, ses idées sur l’invasion musulmane de l’Europe, l’incompatibilité entre l’Islam (et la présence de musulman.e.s) et « les Lumières », le danger du multiculturalisme,  ou son antisémitisme, sont monnaie courante.

Quant à Elliott Rodgers, sa famille et les avocats de la défense ont immédiatement prétendu qu’il était schizophrène et autiste Asperger même si aucun diagnostic n’avait été posé, et la presse a repris en chœur ces affirmations. Autrement dit, il y a eu un diagnostic amateur posthume. De manière générale, on a largement parlé de folie pour son geste.

Sauf que, son manifeste montre clairement qu’il a voulu punir les femmes parce qu’aucune d’elles ne voulait coucher ni sortir avec lui, et les autres hommes parce que (au moins de son point de vue) ils avaient plus de succès dans ce domaine. Et qu’il partageait les idées des masculinistes (pour être plus précis, des Red Pillers) sur les méfaits du féminisme, la « domination des femmes » (qui feraient souffrir les hommes), ou le fait qu’elles doivent du sexe aux hommes. Avec là-aussi une bonne dose de racisme (en très résumé, ne pas supporter que des hommes noirs arrivent à séduire des femmes blanches et pas lui).

Les idées de Dylan Roof sont tout ce qu’il y a de plus classique dans l’extrême-droite (le Ku Klux Klan par exemple). Négrophobie et suprématie blanche. D’ailleurs, l’acte qu’il a commis s’inscrit dans une longue tradition de lynchages, d’attentats à la bombe, d’incendies d’églises… Tradition dont il se réclamait, puisqu’il avait des drapeaux Confédérés (c’est à dire sudistes dans la Guerre de Sécession), de la Rhodésie et de l’Afrique du Sud au temps de l’apartheid.

Expliquer tous ces attentats par la folie, encore une fois, revient à faire de ces hommes des personnes isolées dont les idées ne peuvent en rien représenter les groupes dominants dont ils font partie (blanc, homme cis), et même à blanchir (pardon du jeu de mots) les autres hommes cis et/ou blancs du sexisme et du racisme ordinaires, par contraste.

Cela permet aussi aux mouvances politiques concernées (suprématistes blancs, mouvements anti-immigration et islamophobes, masculinistes) de se dédouaner en disant « c’est un homme isolé, qui partageait nos idées mais a été trop loin à cause de sa folie », au lieu d’admettre que ce sont leurs idées qui ont causé le problème.

La culture du viol joue aussi énormément sur ce ressort. Dans l’imaginaire, le violeur est une personne isolée, pas bien dans sa tête, et qui erre dans des rues sombres à la recherche de proies. Si possible avec la tronche de l’emploi.

Sauf que, dans la réalité, il n’y a pas plus ordinaire que le viol. Il « suffit » d’extorquer un acte sexuel par la surprise ou en insistant lourdement ou en profitant d’une position de force ou d’autorité, en profitant de l’ébriété ou de la consommation de drogues (ou du sommeil) de l’autre, de ne pas arrêter quand l’autre dit stop. D’ailleurs, beaucoup de victimes ne se rendent pas compte (tout de suite) avoir été violées, et beaucoup d’auteur.ice.s ne se rendent jamais compte de leur geste tellement il leur paraît normal.

La plupart du temps, il est commis par des hommes cis sur des femmes (statistiquement les femmes trans courent plus de risques encore), des hommes trans et des personnes non-binaires. La majorité des viols subis par des hommes cis sont commis par d’autres. Cependant, n’importe quel rapport de domination systémique comme le validisme, la psychophobie, le classisme ou la transphobie (ou n’importe quelle situation toxique) favorise le viol. Du coup, n’importe qui (pas seulement les hommes cis) peut le commettre en ne faisant tout simplement pas assez attention au consentement de la personne en face, ou en prenant à la légère ses refus.

La culture du viol incite les hommes cis à ne pas prendre au sérieux les refus des femmes et des autres, incite tout le monde à fétichiser, sexualiser et traiter comme des objets diverses catégories de population (hommes et femmes trans, femmes bi, lesbiennes, personnes racisées, femmes mineures, personnes intersexes…), répand l’idée que les gays aiment forcément le sexe et ne peuvent dire non (non plus), et permet aux dominant.e.s d’abuser des dominé.e.s en risquant peu de sanctions et la conscience plutôt tranquille.

Ici encore, ramener le viol (avec le harcèlement sexuel et la pédocriminalité) à une affaire de personnes isolées et déséquilibrées dépolitise complètement le problème. Et permet donc de surtout ne rien faire pour le régler.

Concernant les cas évoqués jusqu’à maintenant, il faut aussi signaler que les statistiques montrent que seuls 3 à 5% des actes violents sont commis par des personnes ayant une maladie mentale lourde, et que les personnes malades mentales ont en revanche 10 fois plus de chances d’en être victimes que les autres.

Un dernier cas (particulièrement odieux) où la carte « folie » est utilisée, c’est lorsque des personnes (dans la quasi-totalité des cas, des hommes cis hétéros) agressent ou assassinent des hommes gays ou des femmes trans ou intersexes aux USA.

Bien que cet argument soit rarement retenu, la défense a le droit d’invoquer la Gay Panic Defence et la Trans Panic Defence. Dans le premier cas, le fait de recevoir des avances par des homos aurait mis la personne dans un état où elle ne pouvait plus se contrôler, et dans le second cas, c’est lorsque la personne découvre qu’elle est en train de flirter (ou de coucher) avec une femme trans ou intersexe. Et par exemple, s’aperçoit que « elle a un pénis » au moment de se déshabiller. Donc, littéralement, excuser la violence transphobe et homophobe par la folie passagère.

Pour conclure, cette utilisation abusive et pleine de mauvaise foi (ou carrément mensongère) de la carte « maladie mentale » pour expliquer des actes nuit finalement à tous les opprimés, et en particulier aux victimes de sexisme et de racisme. Mais elle nous nuit aussi à nous, les personnes neuroatypiques, puisqu’à chaque fois, la presse, Internet et parfois les scientifiques et les politiques répandent l’idée que nous sommes dangereuxses pour les autres.

En plus de la stigmatisation elle-même, cela augmente les discriminations (notamment scolaires et professionnelles) à notre égard. Aux États Unis, suite aux régulières tueries de masse, la NRA (association pro-armes à feu principale) défend l’idée d’un registre national des personnes (ex-)malades mentales. En effet, la loi américaine interdit déjà la vente d’armes à feu à ces personnes, mais seuls 38 États sur 51 peuvent l’appliquer grâce à des registres locaux, et il n’existe aucun registre national. Certain.e.s activistes anti-armes (pensant sans doute l’interdiction complète des armes à feu irréaliste) demandent également ce fichage.

Sinon, une solution autre que le fichage des personnes malades mentales et neuroatypiques (dans le genre respectueux de nos droits…), serait d’interdire à tout le monde le port d’armes à feu (car oui, une personne neurotypique armée reste plus dangereuse qu’une personne ayant 10 psychoses différentes mais pas armée…). Mais évidemment, la NRA préfère défendre le droit constitutionnel (des neurotypiques) de porter des armes, que le droit des neuroatypiques à ne pas être fiché.e.s.

Et ce n’est pas qu’aux États Unis que ce genre de choses existent. Voir cet article sur le « détecteur de comportements suspects » de la SNCF.

Enfin, le cliché du « fou dangereux » tue. Notamment Kayden Clarke, autiste Asperger tué par la police, et Babacar Gueye, abattu par la police en pleine crise d’angoisse.

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3 réflexions au sujet de « Psychophobie, terrorisme, racisme et viol »

  1. Wow. Trop cool cet article, je sais pas s’il était déjà publié ailleurs, mais je l’avais pas encore lu je crois.

    Bien sûr j’ai déjà lu ce type d’explication/démonstration chez d’autres personnes, mais jamais aussi claire, du moins il me semble.

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    1. Merci.
      Oui il y a des articles qui m’ont inspiré sur le sujet « terrorisme et psychophobie » sur Dehors c’est l’asile et Coups de gueule de Lau. Et d’autres en anglais plus nombreux car les tueries à l’arme à feu sont presque toutes aux USA. En tapant « white shooter mental illness » par exemple, pas mal d’antiracistes en parlent.

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