Classisme

« Tu fais quoi dans la vie »

[Mise à jour de septembre : Maintenant, j’ai repris des études. Cependant, je trouve toujours cette question intrusive, classiste, et problématique.]

Récemment, je suis allé à un évènement. Regroupant des gens bienveillants et essayant d’être inclusifs. Mais rapidement, une personne a posé la question « et vous, vous faites quoi dans la vie ? », et un tour de table a démarré (sur un groupe de 10 personnes). Là, les gens ont enchaîné en disant leurs professions, ou leurs études et leurs projets professionnels. Éventuellement les hobbies aussi, mais surtout la profession. Et moi, je me suis éclipsé.

Parce que je suis actuellement chômeur, avec des petits boulots irréguliers (fréquents dans le temps mais ponctuels), avec espoir de reprise d’études l’an prochain (tout dépend de si on m’accepte). Et j’avais pas du tout envie de dire ça devant plus de dix inconnu.e.s, alors que les autres parlaient de leur travail d’ingénieur, de prof, de graphiste ou whatever.

J’aurais pu répondre en prenant la question au pied de la lettre, et en parlant de ce que je fais dans ma vie qui est important pour moi même si ce n’est pas professionnel (comme ce blog, ou d’autres choses). Mais les gens auraient bien vu l’esquive, et surtout, quelqu’un aurait peut-être demandé, « mais sinon, tu fais quoi, en vrai, dans la vie ? ».

En fait, cette question et tous ses dérivés, c’est une forme de classisme insidieux. Le classisme, c’est (en résumé) les discriminations, violences, préjugés, exclusions… sur la base de l’appartenance (réelle ou supposée) à une classe sociale inférieure. Je ferais probablement un article sur le classisme en général.

Aparté : évidemment, on ne peut être classiste que « vers le bas », une personne pauvre ne peut être classiste avec une personne de classe moyenne, qui elle-même ne peut être classiste avec une personne riche. C’est comme l’hétérophobie, la cisphobie… Les « oppressions l’envers » ça n’existe pas. Fin de l’aparté.

Donc, revenons à « tu fais quoi dans la vie ». Cette question est classiste parce qu’elle oblige les personnes au chômage, ou dans un travail considéré comme peu gratifiant par la société, ou un travail irrégulier, à le dire ou à refuser de répondre ou à biaiser. Devant des personnes ayant une situation mieux considérée.

Ce qui peut être ressenti comme gênant voire humiliant. Et puis il y a tellement de clichés négatifs sur les les personnes au chômage et /ou qui touchent des aides, les pauvres en général, que les gens n’ont pas forcément envie d’être renvoyés à ça, ni que tout le monde soit au courant.

Dire « je suis chômeur », c’est aussi s’exposer à des remarques et questions déplacées. De gens qui donneront des leçons (« il faut se bouger », « tu devrais faire ci », « tu devrais faire ça »…), avec la condescendance qui va bien en général. Et l’âgisme en bonus quand on est jeune et que la personne en face est adulte d’âge moyen.

Mais tout ça sur un ton pseudo-bienveillant qui fait qu’on est censés dire merci avec le sourire en plus.

Même lorsque les conseils sont pertinents, ils correspondent souvent à des choses qu’on sait déjà, et on n’a pas forcément envie de les recevoir avec un ton paternaliste.

De plus, souvent, des gens vont nous parler de notre situation professionnelle (par exemple pendant une soirée ou un repas) de manière très intrusive, alors qu’on ne leur a pas demandé l’heure et qu’on a juste envie de passer une bonne soirée, sans penser encore et toujours à nos problèmes. On n’a pas forcément envie d’être dans le rôle de chômeur 24h/24.

Je ne dis pas ça pour jeter la pierre, disons que c’est de la maladresse. Tout est dans la forme.

  • Manière respectueuse et constructive : demander à la personne si elle est intéressée, parce que « un ami cherche quelqu’un pour [insérer travail] », ou « il y a telle formation qui pourrait t’aider », et partager une info concrète.
    Si c’est dans une soirée où les gens s’amusent, mieux vaut peut-être échanger les mails et faire passer l’info par mail, comme ça, la personne peut lire et répondre au calme chez elle, et profiter de sa soirée en attendant.
  • Manière intrusive : dire à la personne sur un ton péremptoire qu’elle devrait faire ceci ou cela alors qu’elle n’a rien demandé, mais sans proposer d’info concrète. Et faire ses remarques et questions déplacées devant tout le groupe histoire de bien afficher la personne.

Quand je dis « soirée », ça marche aussi pour un mariage, une réunion de famille, un repas associatif…

« Tu fais quoi dans la vie », c’est classiste aussi quand on le demande sur les sites de rencontre. Je ne jette pas la pierre, je l’ai fait aussi. Je comprends que ça soit une accroche facile. Mais on doit vraiment arrêter avec ça.
De plus, beaucoup de gens (plus ou moins consciemment) vont juger la personne en face en fonction de sa profession (ou absence de travail) justement, y compris dans les rencontres amoureuses.

On peut s’intéresser à la vie d’une personne et avoir envie de savoir sa profession. Mais si elle n’en parle pas spontanément, c’est qu’il y a une raison. Qu’elle n’a pas de travail. Qu’elle n’a pas un travail valorisé par la société. Qu’elle a un travail qui est source de souffrance (par exemple harcèlement moral) et n’a pas envie du tout d’y penser ou d’en parler à l’extérieur. Que la personne est travailleuse du sexe (ici aussi, les personnes concernées n’ont pas forcément envie de partager ça avec n’importe qui…).

Donc il vaut mieux ne pas poser la question si la personne n’en parle pas.

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4 réflexions au sujet de « « Tu fais quoi dans la vie » »

  1. Je sors rarement de chez moi et ce genre de question me pousse à l’isolement. Comme tu le soulignes, cela met extrêmement mal à l’aise, de la pure comparaison sociale et devoir supporter une étiquette de chômeur ou invalide H24 qui nous disqualifie d’emblée est un réel fardeau.

    Aimé par 1 personne

  2. Merci pour cet article intéressant.
    J’aimerai cependant savoir si il existe une alternative pour s’intéresser à la vie d’une personne sans s’intéresser à sa profession. Je pose cette question pour savoir ce qui anime vraiment quelqu’un.e et je n’aime justement pas qu’on me réponde juste par une profession comme si cela était l’unique occupation…. Merci d’avance

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  3. J’ai arrêté les études pour dépression sévère (harcèlement scolaire très violent, dépendance affective, décès de personnes très proches…) et cette question me gêne aussi. Du coup, maintenant, au lieu de répondre « rien », je réponds que j’écris. Oui, j’écris pour extérioriser mes souffrances, même si je ne « gagne pas ma vie » en écrivant, mais bon, je me dis que c’est toujours mieux que de répondre « rien ». C’est ce que je conseille aux gens dans ma situation : au lieu de répondre « rien », vous pouvez répondre quelque chose qui vous passionne. C’est un peu moins gênant. Et puis, ça permet aussi de faire le tri : les gens qui vous jugent, dehors…

    Aimé par 1 personne

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