Psychophobie

Les « Nice Guys » ne sont pas des handicapés sociaux

Ce que beaucoup de féministes appellent des Nice Guys, ce sont des hommes (cis hétéros) qui considèrent que les relations sexuelles et/ou amoureuses avec les femmes leur sont dues parce qu’ils ont été « gentils », courtois, galants, respectueux, etc.

En anglais, « nice » veut dire gentil, sympa, et donc « nice guy » c’est « gentil garçon ». En fait, « nice » c’est plutôt « sympa, agréable » (au niveau de l’apparence). Par contre, être gentil, vraiment gentil, ce serait plutôt « kind ». 

Nice Guy est un mot un peu ironique, parce que ces mecs-là se pensent gentils, mais ne le sont que dans l’espoir d’obtenir une récompense (et sont souvent moins gentils lorsque la récompense attendue ne vient pas).

Cela ne désigne donc pas les garçons réellement gentils, mais ceux qui le font de manière (plus ou moins consciemment) calculée et seulement avec les femmes qui les intéressent.

Un Nice Guy peut avoir des côtés réellement gentils par ailleurs. Par exemple, il aidera spontanément une personne qui a perdu ses lentilles à les retrouver, ou emmènera un touriste qui ne parle pas français jusqu’à sa destination, sans arrière-pensée. Ou peut-être qu’au contraire, c’est quelqu’un de méchant ou de hautain dans le reste de sa vie.

Mais ce n’est pas le sujet.

Ce qui fait de lui un Nice Guy, c’est que dans certaines relations précises, celles où il est intéressé par une femme, ses gestes gentils feront partie d’une stratégie de séduction, avec attente d’une récompense (comme un dû).

J’en profite pour rappeler que presque personne N’EST le Nice Guy en soi. C’est une tendance, avec des comportements qui reviennent souvent, mais peu de gens correspondent pleinement à la description.

Pour donner des exemples :

  • Une femme est harcelée sexuellement dans la rue. Un gars arrive pour la secourir… puis insiste pour boire un verre avec la femme / obtenir son numéro / la raccompagner même si elle n’en a pas envie. Et donc, la harcèle à son tour de façon insidieuse, en profitant de sa situation de détresse. 
  • Une femme reçoit le soutien d’un ami après un licenciement, le décès d’un proche, ou durant une maladie. Et son ami part du principe qu’elle voudra forcément sortir avec lui ensuite, et que si ce n’est pas le cas, elle est ingrate « après tout ce qu’il a fait pour elle ».

Plus généralement, le Nice Guy sera un homme qui se montrera constamment gentil et amical avec des femmes, en espérant qu’elles finissent par lui tomber dans les bras.

Parfois il tentera un jour de les séduire / déclarer sa flamme, mais souvent il ne fera rien. En effet, souvent, il croira qu’en étant gentil avec une femme, celle-ci comprendra forcément qu’il est attiré par elle et qu’il n’y a rien besoin de dire de plus.

Pourquoi ce comportement existe ? 

1 ) Le cliché que les hommes et les femmes ne peuvent pas être amis (ou avoir de bonnes relations sans un intérêt romantique/sexuel derrière). Ce cliché est quasi-général, même si il y a souvent des exceptions dans la tête des gens (quand une des deux personnes est grosse, malade, dépressive, « moche », autiste… par exemple). 

Le Nice Guy, du coup, pense que si il se montre amical avec une femme, elle doit forcément comprendre qu’il veut de l’amour romantique ou du sexe. Parce que, dans sa logique, c’est évident, une amitié H/F ne peut exister que pour ça de toute façon. 

Si la femme lui met un râteau, qu’elle n’avait pas compris que le mec était attiré par elle, etc, du coup, elle doit forcément être de mauvaise foi. 

Inversement, si une femme se montre amicale avec le Nice Guy, il y verra forcément un message caché. Et il se sentira dupé, trompé, si ce n’est pas le cas. Il aura l’impression qu’elle l’a « mené par le bout du nez ». 

2 ) Parce que le Nice Guy est dans une vision trop égocentrée du monde. Il pense que tout le monde (les femmes) fonctionne selon sa logique à lui, va comprendre les choses et communiquer de la même manière que lui… 

Dans les deux cas cités au-dessus, il s’est basé sur des suppositions de A à Z (que la femme avait compris ses intentions / qu’elle a envoyé un « message » d’intérêt). 

Pourtant, pas forcément. Peut-être que la femme a réellement cru qu’il y avait une amitié (sans arrière pensées), et que ELLE se sentira dupée (parce que son « ami » n’était là depuis le début que pour une chose…). Ce serait logique qu’elle croie ça, si le mec se comporte en « ami » tout le temps. Ou peut-être qu’elle était intéressée. En tout cas, il ne le sait pas et ne peut pas le savoir, donc il projette. 

J’ai récemment discuté avec un mec (cis, hétéro) qui raisonnait exactement ça. Ado, il était le meilleur ami d’une fille, dont (vous l’aurez deviné) il était amoureux. Il a fini par lui dire, après une longue période d’amitié. Et elle lui a dit qu’elle n’était pas intéressée et qu’il n’était qu’un ami pour elle.

Lorsqu’il en parlait, il dégoulinait de rancœur, et ne comprenait pas sa réaction, puisque pour lui sortir ensemble était LA suite logique d’une telle amitié… A noter que l’histoire a eu lieu il y a presque 10 ans (ce qui ne l’empêche pas de lui en vouloir comme si c’était hier).

3 ) Le Nice Guy pense que la séduction fonctionne comme un distributeur automatique. Il fait plaisir à une femme, la respecte, l’aide… et la récompense tombe. Parce que la femme coucherait pour faire plaisir ou récompenser. 

Il ne se dit pas que : 

  • elle exprimera peut-être sa reconnaissance (si elle en a) de mille autres manières
  • elle choisira peut-être (sans doute) avec qui elle sort et couche… en fonction de ses goûts (tout comme le Nice Guy d’ailleurs)

4 ) Corollaire du point précédent. Le Nice Guy pense que le sexe et l’amour, c’est un dû

Non. Juste non. 

Pourquoi cette attitude est problématique ?

Parce que les mecs qui raisonnent et se comportent comme ça (ou dans un schéma proche) peuvent facilement en arriver à harceler, à menacer, à insulter, à violer, à manipuler, etc.

Tous ne le font pas, mais c’est une suite possible (et trop fréquente). C’est logique, parce que de leur point de vue, le sexe, la relation qu’ils espèrent est un dû. Et si ils se prennent un râteau, ou si ils ne disent jamais rien et que leur amie ne leur tombe pas dans les bras ou sort avec quelqu’un d’autre, ils ont l’impression d’être privés de leur dû. Spoliés.

Et donc, parfois, ils chercheront à obtenir leur dû coûte que coûte, ou à se venger de cette « injustice ».
D’ailleurs, énormément de violeurs et autres abuseurs utilisent, après coup, des justifications du type « elle m’a allumé pendant des mois », « elle m’a provoqué », « elle l’a voulu » etc.

Les Nice Guys aiment toujours se comparer aux mecs ouvertement machos et violents, qu’ils appellent « les Bad Guys », comme si c’était quelque chose d’opposé. Sauf que les Bad Guys, eux-mêmes, se perçoivent comme de gentils garçons, comme la victime dans l’histoire, et ont toujours une bonne excuse. Personne ne se voit comme le méchant. Le méchant c’est toujours l’autre à côté

Du point de vue des mecs machistes, le Nice Guy n’arrive pas à coucher parce qu’il est trop gentil, qu’il n’a pas de couilles, n’est pas assez viril, dominant, d’une part. Et d’autre part, parce que les femmes passeraient leur temps à jouer avec les sentiments des hommes, préféraient sortir avec « des connards » que « des gentils ».
Voir le schéma (récurrent dans les comédies romantiques) d’une femme qui sort avec plein de mecs qui la trompent et la méprisent, au lieu de se rendre compte immédiatement qu’elle a un ami formidable qui l’aime en silence.

Certains Nice Guys finissent d’ailleurs par croire eux-mêmes toutes ces sornettes (qui peuvent paraître logique dans leur façon de penser).

Dans ce cas, ils se font parfois embobiner par des PUA (Pick Up Artists) et autres masculinistes, transformant alors leur frustration en haine décomplexée des femmes. Même sans tomber dans ce genre de sectes mouvements, ils en viennent à se dire parfois « bon, j’ai été trop gentil et ça ne marche pas, maintenant je vais changer de tactique », et à devenir des harceleurs violents, voire des violeurs, des meurtriers.

L’image qu’on se fait du Nice Guy

Dans l’imaginaire, le Nice Guy n’est pas doué pour draguer, séduire, voire incapable de se lancer.
Du coup, on s’imagine très facilement des mecs pas doués pour les relations sociales en général, passant leur vie sur leur ordinateur (des no-life), n’ayant que des centres d’intérêt restreints et/ou bizarres. Bref, des geeks, des nerds.

D’ailleurs les séries américaines n’aident pas de ce côté. Beaucoup de séries ont tendance à opposer ces mecs-là, qui restent dans leur coin et sont tout en bas de l’échelle sociale (mal traités par les autres mecs comme par les filles), et les mecs extravertis, qui ont plein d’amis et aux pieds de qui les filles se jettent (en général, qui sont dans l’équipe de foot US / basket / autre sport populaire).

De plus, les premiers sont en général faibles physiquement, ou gros, les seconds sont musclés. Les seconds correspondent aux canons de beauté, les premiers non (par exemple ils sont petits).

Sauf que, dans la réalité, les mecs qui ont (parfois ou tout le temps) des comportements de Nice Guy peuvent avoir toutes sortes de physique, être introvertis ou extravertis, avoir toutes sortes de centres d’intérêt, etc.

Par exemple, un mec qui vole au secours d’une femme subissant une agression puis insiste lourdement pour prendre un verre avec elle, peut très bien être extraverti et viril, avoir une carrière brillante, correspondre aux normes esthétiques… Ou même un mec qui devient « ami » avec une femme sans jamais lui déclarer ses sentiments (par peur du râteau), peut par ailleurs avoir de l’assurance et être l’opposé d’un no-life dans la vie.

Bref, il n’y a pas de profil-type. C’est normal car le sexisme touche toute la société et tous les hommes cis à des degrés divers.

Des handicapés sociaux ?

On l’a vu, dans l’imaginaire général, les Nice Guys sont supposés être forcément maladroits, timides, introvertis, et souvent NoLife.

De plus, lorsqu’on débat de ce sujet, il y a toujours de nombreux mecs cis hétéros (et aussi d’autres personnes) qui prennent leur défense en jouant là-dessus.

Selon ces personnes, les Nice Guys ne seraient pas sexistes, mais ne sauraient pas communiquer, ce qui expliquerait qu’ils deviennent amis des femmes qu’ils aiment (ou désirent) et attendent qu’elles comprennent. Lorsqu’ils se montrent lourds ou insistants, ce serait une marque de gentillesse et de maladresse à la fois.

Du coup, il faudrait être indulgent avec eux (au lieu de pointer le sexisme de leur schéma de pensée). Certaines personnes reprochent donc aux féministes de « taper sur des mecs gentils et déjà pas gâtés par la vie », du coup.

Je veux bien croire que beaucoup de mecs concernés souffrent d’être dans cette situation, et ne l’aient pas consciemment choisi, puisque c’est en grande partie causé par les conditionnements.

Mais ça reste un comportement de dominant envers les femmes, qui en sont les premières victimes. Et ces mecs ont la possibilité de changer si ils le souhaitent vraiment, de cesser de considérer les femmes comme une espèce à part complètement différente d’eux, et de se mettre à les considérer et les traiter comme des individus uniques (qui ne doivent de sexe ou d’amour à personne). D’ailleurs certains ouvrent les yeux et changent effectivement.

Pour défendre les Nice Guys, certaines personnes expliquent qu’être comme ça c’est un handicap social.

1 ) Cette comparaison n’est pas respectueuse pour les gens qui ont vraiment un handicap social, et subissent réellement de la psychophobie à cause de ça. Plus généralement ce n’est pas respectueux de parler de handicap à toutes les sauces.

2 ) Par ailleurs, un handicap (social ou non), on ne peut pas s’en débarrasser juste en faisant un effort (même important), alors que des schémas de pensée et de comportement, on peut

3 ) Le problème des Nice Guys n’est pas qu’ils ne sont pas doués en communication, qu’ils ne comprennent pas les émotions des autres, le langage corporel, les besoins des autres… Souvent, ils comprennent tout ça correctement (voire très bien) d’ailleurs. Ce n’est pas un « manque de compréhension » qui les fait se comporter comme ça. Ce sont leurs schémas de pensée et de comportement de dominants. L’excuse d’un handicap social est donc fausse… 

Aparté (en réponse à un commentaire). Non, un Nice Guy qui arrête de penser et de se comporter comme ça, qui devient respectueux, ne va pas forcément plus arriver à « pécho ». Mais ce n’est pas ça l’intérêt ici. L’intérêt, c’est de moins se comporter comme un sexiste de base. 

4 ) Les Nice Guys parlent aussi de « handicap social » parce que dans leur tête, ne pas arriver à « pécho », c’est déjà un handicap. Et que pour eux, les handicapés sont faibles, incapables de séduire et d’intéresser qui que ce soit.

Scoop : il y a des handicapés (sociaux, physiques, mentaux; hommes, femmes ou autres…) qui arrivent à séduire et à intéresser d’autres gens. Qui sont en couple avec une personne (ou plusieurs à la fois pour les poly). Qui font des plans cul. Etc. 

Certes, le handicap, et surtout le validisme / la psychophobie n’aident pas à former des relations. Mais il n’y a pas non plus une malédiction qui dit « tu as un handicap, alors personne ne voudra jamais de toi sexuellement et romantiquement« . 

Bref. 

L’agoraphobie, c’est un handicap social. Le bégaiement, c’est un handicap social. La phobie scolaire, c’est un handicap social.

Avoir un côté Nice Guy, ce n’est pas un handicap social (ni un handicap du tout).

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