Autisme·Psychophobie

« On est tous un peu schizophrènes/bipolaires/autistes/… » ou la psychophobie gentille

Un argument qui revient énormément, pour promouvoir la tolérance envers les personnes neuroatypiques (dépressif.ve.s, zèbres, autistes, bipolaires…) c’est cette phrase, « oui mais on est tous un peu… ».

Sous-entendu, « on est avant tout des humains, dont certains sont différents ». C’est bien joli, sur le papier.

Sauf que…

1 ) En fait, cela revient à effacer la différence. Parce que si tout le monde est un peu autiste par exemple, et que ce n’est qu’un détail, alors il n’y a pas réellement de différence entre des personnes autistes ou non. Je dis autistes mais ça marche pour tous les autres groupes, évidemment.

Autrement dit encore : c’est gommer la différence pour stopper la stigmatisation. C’est une mauvaise méthode.

Nous sommes vraiment différent.e.s, de manière profonde, et ce n’est pas un détail.

Et promouvoir la tolérance (ou mieux, le respect, l’équité et l’égalité réelles, parce que la tolérance c’est du « respect » au rabais…), ne devrait pas nécessiter de gommer les différences ou de faire comme si elles n’existaient pas.

Plutôt que de dire « au fond on est tous pareils, tolérons nous les uns les autres » il serait mieux de dire « il y a des groupes de gens qui fonctionnement différemment les uns des autres, et tous méritent également le respect ».

2 ) Cette phrase nie les vécus spécifiques des personnes neuroatypiques. Comme je disais, ce n’est pas un détail, et ça a des conséquences dans toute notre vie quotidienne. Nos relations amicales, amoureuses, familiale, nos études, notre travail, nos loisirs, notre santé…

Et puis, c’est légèrement indécent, de comparer les petits problèmes quotidiens des neurotypiques avec nos problèmes spécifiques à nous (qui sont causés parfois par des handicaps et souvent par la discrimination).

C’est du même tonneau que les gens qui disent « je n’arrive pas à me décider je suis schizophrène moi », « ah tu fais ton autiste ou quoi ? t’es vraiment lent du cerveau ce matin », « je change d’avis comme de chemise, je suis bipolaire en ce moment moi »…

3 ) Cette phrase nie le privilège neurotypique, et son pendant, l’oppression des personnes neuroatypiques, la psychophobie.

C’est un discours typique de personne dominante. « On est tous humains, donc il n’y a pas de catégories sociales différentes, donc personne n’opprime personne et personne n’a de privilèges, donc JE n’ai pas de privilèges et JE ne peux pas être un oppresseur ». En plus, ça leur permet aussi de se dire « je ne vois pas les différences, je suis tellement tolérant.e, je suis vraiment quelqu’un de bien ».

Sauf que ce n’est pas en niant les différences réelles, et les différences réelles de traitement, qu’on fera avancer les choses.

4 ) Un des principes centraux du militantisme anti-oppression, c’est que les personnes concernées sont les plus légitimes, et les plus compétentes, pour parler de ce qui les concerne.

Donc, par exemple, les personnes bipolaires sont les mieux placées pour parler de l’oppression psychophobe qui les touche, et de leurs vécus et besoins spécifiques en tant que bipolaires.

Ce principe existe pour éviter que les personnes privilégiées (en l’occurrence, les neurotypiques) ne confisquent la parole des personnes dominées jusque dans le militantisme.

Du coup, dire « on est tous un peu autistes » permet de justifier que tout le monde soit un peu concerné, et que tout le monde soit un peu légitime à s’exprimer sur le sujet. Autrement dit ça permet aux neurotypiques de parler à notre place.

Bref, c’est une logique psychophobe, même si ça part en général de bonnes intentions.

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3 réflexions au sujet de « « On est tous un peu schizophrènes/bipolaires/autistes/… » ou la psychophobie gentille »

  1. Du coup « neuroatypique » devient un peu fourre-tout, je trouve ça assez étrange de mettre les personnes atteintes par la dépression dedans. Par ailleurs évitons les termes type dépressif qui mélange pathologie avec la personne, autant cela peut s’entendre pour l’autisme avec le fonctionnement particulier non acquis autant pour la dépression, ça ne me semble pas particulier.

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  2. Je connais pas mal la dépression de l’intérieur aussi et…

    Ce que je dis là s’y applique. C’est une pathologie et non un fonctionnement certes.

    Mais les personnes dépressives subissent aussi la psychophobie et n’ont pas le privilège NT.

    Donc pour moi une personne NT à la base qui entre en dépression perd son statut de NT et le privilège avec. Et le regagne si elle guérit.

    De plus bcp de personnes dépressives ont d’autres NA dont l’autisme.

    Et le vécu des personbes dépressives aussi est nié. Les NT parlent aussi à leur place. Etc

    Du coup une phrase comme « on est tous un peu dépressifs » est pas mieux que « on est tous un peu autistes »

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  3. « Du coup, dire « on est tous un peu autistes » permet de justifier que tout le monde soit un peu concerné, et que tout le monde soit un peu légitime à s’exprimer sur le sujet. Autrement dit ça permet aux neurotypiques de parler à notre place. »
    Quand c’est exprimé et compris comme un renvoi à une banalisation, je suis d’accord !
    En revanche, dans la construction du psychisme, quelques soient les auteurs, on suit tous un schéma de développement global. Et lors du développement, tout le monde a eu des points de traumas vécus (et ça ça dépend de la subjectivité des gens, de leur sensibilité, du developpement physio/bio, de leurs intelligences (vu qu’on en a au moins 8) et des interactions avec les contextes de vie,…). Si on résume l’idée précédente : c’est ce qui fait qu’on a tantôt des défenses névrotiques ou psychotiques, tantôt des traits psychotiques, du spectre autistique, hypomaniaques, antisociaux, névrotiques, etc, tantôt carrément la structure. Quand on grandit on suit ces stades de développement, à son rythme et ses spécificités, mais parfois on « s’arrête » plus tôt que d’autres pour évoluer autrement.
    C’est là qu’il est important de bien différencier la science humaine (psycho/psycha avec la « normalité » d’une conduite selon la culture d’appartenance) de la psycho de comptoir où l’empathie et l’écoute sont proches du néant et où chacun parle de ses projections comme vérités générales (ce qui est une défense basée sur des fantasmes sociaux stéréotypés, mais ça, c’est ce que vous appelez psychophobie je crois ^^). La distribution psychique pourrait suivre une courbe gaussienne, mais il ne faut pas oublier que tout est continuum, tout comme l’identité suit ce continuum… Il y a donc des « normaux » plus « normaux » que d’autres… Et d’autres plus « atypiques » que d’autres « atypiques ». Et je dois faire partie de ces gens qui essaient de ne pas nier la différence de l’autre mais de cohabiter et coconstruire avec et d’en faire un atout. Et parfois j’ai l’impression qu’il y a confusion des objectifs entre nier et intégrer (avec le principe néanmoins réel que trop intégrer = nier, un peu comme  » l’école unique »)…

    C’est court mais je voulais juste ajouter ça à la discussion 🙂

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