Autisme·Psychophobie

« On est tous un peu schizophrènes/bipolaires/autistes/… ». Non.

Cette phrase et toutes ses variantes, est très problématique. « On est tous un peu schizophrènes ». « On est tous un peu bipolaires ». « On a tous un peu des TOC ». « On est tous un peu surdoués parfois ». « On est tous un peu autistes ». Et j’en passe.

1 ) L’idée derrière c’est que, au fond, on est tous pareils, « tous humains », avec juste des petites différences individuelles. Qu’il n’y aurait pas de différences significatives entre les différents fonctionnements et états mentaux/neurologiques.

Les gens qui disent ça, prétendent souvent défendre la tolérance et l’ouverture. Sauf que, d’une part, on ne devrait pas avoir besoin d’être similaires pour être respectés. Autrement dit, il ne devrait pas y avoir besoin de minimiser les différences des personnes neuroatypiques pour les inclure et les respecter pleinement. Elles devraient être respectées AVEC leurs différences.

En outre, c’est tout simplement faux. Pour parler de ce que je connais le mieux : les personnes autistes sont très différentes des personnes neurotypiques, et n’ont que peu à voir avec les NT. Même les autistes qui « compensent » et qui projettent un masque social en surface.

C’est non seulement différent dans leur tête, mais le vécu social n’est pas le même.

2 ) Je vais développer sur ce point, et là, je m’adresse aux personnes NT. Vous êtes « un peu autistes » ? Donc vous avez des hypersensibilités au bruit, à la lumière, aux odeurs, au toucher, au goût, à la température, à la douleur ? Vous faites des meltdown ou des shutdown ? Vous avez des difficultés à regarder les gens dans les yeux, à imiter ou à interpréter le langage corporel des gens (NT) ? Vous vous fatiguez très vite (théorie des cuillères) ?

Vous êtes « un peu surdoués » ? Donc vous pensez « trop » comme on dit, trop vite, tout le temps, et vous n’arrivez pas à vous arrêter ? Vous pensez en arborescence ? Vous êtes émotionnellement hypersensibles ? Vous avez besoin d’apprendre d’une manière particulière (et souvent pas adaptée à l’école ou au monde du travail) ? Vous avez des difficultés à vous intégrer socialement, à vous plier à des règles absurdes ou arbitraires sans réfléchir, à rester concentré sur une seule tâche, à partager les centres d’intérêt des NT… ? Vous êtes sensoriellement hypersensibles ? Vous vous fatiguez vite ?

Vous êtes un peu schizophrènes ? Bon, ici, je laisse la parole à Lana, que je vais juste citer.

Attends, tu veux dire par là que tu as un peu gâché ta jeunesse en enfer, un peu déliré, un peu entendu des voix, un peu eu envie de te suicider, un peu été dissocié, dépersonnalisé et tout le reste? Un peu, sérieusement? Tu as un peu pris des médicaments et un peu pris vingt kilos à cause des neuroleptiques, tu as un peu connu la psychiatrie et les traumatismes qui vont avec? Tu en as un peu pris pour des dizaines d’années de maladie?

 

 

De même, j’en ai déjà parlé ailleurs. Mais, non, si vous êtes stressés, vous n’êtes pas « un peu anxieux ». Si vous n’avez pas beaucoup d’appétit, vous n’êtes pas « un peu anorexiques ». Si vous avez beaucoup d’appétit, vous n’êtes pas « un peu boulimiques ». Si vous êtes tristes, vous n’êtes pas « un peu dépressifs ». Si vous êtes bien organisés et que vous rangez très bien votre appartement, vous n’avez pas « un peu des TOC ». Et j’en passe.

La dépression, les TOC, l’anxiété, l’anorexie, la boulimie… ne se résument pas à des choses aussi simplistes.

Par exemple, l’anorexie ce n’est pas juste « manquer d’appétit ». C’est bien plus profond et complexe que ça, et ne se limite pas au rapport à la nourriture. Il y a le rapport à son corps, l’estime de soi, les angoisses, la fatigabilité, les rituels (par exemple courir de manière compulsive dans les couloirs à midi)… qui rentrent en compte. Et la nourriture n’est qu’un symptôme des vraies causes. Je vous invite à regarder les vidéos (réalisées conjointement par Nart et Vivre Avec) sur l’anorexie et la boulimie.

Du coup, cela n’a VRAIMENT pas de sens de dire que « je suis un peu anorexique, j’ai pas beaucoup d’appétit » ou « je vais un peu faire mon anorexique pour mincir », l’anorexie (la vraie) c’est pas ça…

3 ) Non seulement les personnes NT ne peuvent pas être « un peu schizophrènes », un peu ceci ou un peu cela. Mais c’est pareil pour les personnes NA. Je m’explique.

Il y a des traits qu’on retrouve dans plusieurs profils. Par exemple, l’hypersensibilité sensorielle (bruit, lumière…) peut se retrouver, sous différentes formes, dans l’autisme, le haut potentiel, l’épilepsie, le SED (syndrome d’Ehlers-Danlos)… Bref, cela peut avoir plein de causes.

Pour autant, une personne épileptique n’est pas « un peu autiste » parce qu’elle a de l’hypersensibilité sensorielle. Et une personne autiste n’est pas « un peu épileptique ». L’hypersensibilité au bruit, par exemple, est un trait autistique chez une personne autiste, mais ce sera un trait épileptique chez une personne épileptique. L’hypersensibilité au bruit n’est donc pas, en soi, un « trait autistique » (de manière isolée), mais c’est un trait qu’on peut retrouver dans l’autisme ET dans d’autres profils.

De même, l’hypersensibilité émotionnelle peut se retrouver, sous différentes formes, dans la personnalité borderline, la personnalité dépendante, la personnalité évitante, l’anxiété, l’autisme, le haut potentiel…
Prenons une personne A (anxieuse) et une personne B (borderline). Chez A, l’hypersensibilité sera un « trait anxieux ». Logique, puisque A est anxieuse. Et chez B, ce sera un trait borderline.

Bref, vous voyez l’idée. Cela n’a donc pas de sens de considérer que des personnes sont « un peu anxieuses » ou « un peu autistes » parce qu’elles partagent tel ou tel trait (pris de manière isolée).

Il faut aussi se rappeler que des neuroatypies identiques peuvent donner des résultats extérieurement différents. Et des neuroatypies différentes peuvent donner des résultats extérieurement identiques.

Autrement dit : des personnes autistes (avec un fonctionnement psychologique et neurologique similaires) peuvent avoir un comportement extérieur différent. Parce qu’elles ont développé des stratégies différentes pour faire face aux difficultés, qu’elles n’ont pas eu la même éducation…

Inversement, une personne autiste (mais pas anxieuse) et une personne anxieuse (mais pas autiste) peuvent « se ressembler de l’extérieur », même si elles ne fonctionnent pas pareil.

Malheureusement, il suffit de lire le DSM (dans ses cinq éditions), la CIM, ou d’observer la pratique des professionnels, pour voir que les personnes neuroatypiques sont systématiquement classées en fonction de leurs comportements superficiellement visibles (mal interprétés), de leur ressemblance apparente aux NT, de leur niveau de « gêne » pour les NT et les institutions (travail, école…).

C’est de là que vient cette idée qu’il y a, par exemple, des gens « un peu autistes ». Parce que, vu de l’extérieur, ces gens ont certains traits qui ressemblent, mais pas tous.

4 ) Dire que « on est tous un peu schizophrènes / autistes », c’est nier qu’il existe des personnes VRAIMENT schizophrènes, VRAIMENT bipolaires, VRAIMENT autistes… Déjà, c’est ce que nos parents et parfois nos médecins nous disent, quand on cherche à en savoir plus. « Pas la peine de faire une procédure de diagnostic, tu sais, tes difficultés sont normales, on est tous un peu… ».

Ensuite, nous-mêmes, on l’intériorise souvent. Du coup, il y a des gens qui ne se sentent pas légitimes à demander le diagnostic, l’AAH, la RQTH, des aménagements… et qui en auraient besoin.

Ce discours participe aussi à effacer nos existences au niveau collectif, politique. Comment revendiquer des droits pour les différentes personnes neuroatypiques si on est « tous un peu schizophrènes / autistes / …  » ?

5 ) Cette phrase va avec la phrase inverse. Qu’il y aurait, par exemple, des personnes autistes qui sont « un peu neurotypiques ». Cette idée est dangereuse. Déjà, cela revient à nier les différences, les handicaps et les difficultés des personnes autistes qui ont été forcées d’avoir un masque social. En décrétant que (puisqu’elles arrivent à cacher leur autisme) elles sont « un peu NT » (ou totalement NT). Ensuite, cela sous-entend qu’on peut « devenir NT ». Idée qu’on retrouve dans toutes les « thérapies contre l’autisme » (ABA, Autism Speaks…).

6 ) Cette phrase nie que les personnes neurotypiques sont en position de privilège. Et qu’elles oppriment les autres, par la psychophobie (violences institutionnelles, discriminations, pauvreté, stigmatisation, exclusion sociale, pression pour rentrer dans la norme, violences physiques, morales et sexuelles, micro-agressions…).

En fait, cette phrase permet même de faire comme si il n’y avait pas de personnes neurotypiques (qui sont à part, en position dominante), puisque on est « tous un peu » ceci ou cela. En plus, cela permet aussi de faire comme si il n’y avait pas des personnes avec des besoins et des capacités différentes. Et de faire semblant d’être tolérants (en mode « je vois pas les différences, on est tous humains ».

7 ) Un des principes centraux de la lutte contre la psychophobie, c’est que les personnes concernées sont les plus légitimes, et les plus compétentes, pour parler de ce qui les concerne.

Donc, par exemple, les personnes bipolaires sont les mieux placées pour parler de l’oppression psychophobe qui les touche, et de leurs vécus et besoins spécifiques en tant que bipolaires.

Ce principe existe pour éviter que les personnes privilégiées (en l’occurrence, les neurotypiques) ne confisquent la parole des personnes dominées jusque dans le militantisme. A tout hasard, les associations de parents…

Du coup, dire « on est tous un peu autistes » permet de justifier que tout le monde soit un peu concerné, et que tout le monde soit un peu légitime à s’exprimer sur le sujet. Autrement dit ça permet aux neurotypiques de parler à notre place.

En conclusion, ces discours (on est tous un peu borderline, anxieux, bipolaires…) sont extrêmement problématiques. Même si ils ont l’air gentils ou inoffensifs.

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4 réflexions au sujet de « « On est tous un peu schizophrènes/bipolaires/autistes/… ». Non. »

  1. Du coup « neuroatypique » devient un peu fourre-tout, je trouve ça assez étrange de mettre les personnes atteintes par la dépression dedans. Par ailleurs évitons les termes type dépressif qui mélange pathologie avec la personne, autant cela peut s’entendre pour l’autisme avec le fonctionnement particulier non acquis autant pour la dépression, ça ne me semble pas particulier.

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  2. Je connais pas mal la dépression de l’intérieur aussi et…

    Ce que je dis là s’y applique. C’est une pathologie et non un fonctionnement certes.

    Mais les personnes dépressives subissent aussi la psychophobie et n’ont pas le privilège NT.

    Donc pour moi une personne NT à la base qui entre en dépression perd son statut de NT et le privilège avec. Et le regagne si elle guérit.

    De plus bcp de personnes dépressives ont d’autres NA dont l’autisme.

    Et le vécu des personbes dépressives aussi est nié. Les NT parlent aussi à leur place. Etc

    Du coup une phrase comme « on est tous un peu dépressifs » est pas mieux que « on est tous un peu autistes »

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  3. « Du coup, dire « on est tous un peu autistes » permet de justifier que tout le monde soit un peu concerné, et que tout le monde soit un peu légitime à s’exprimer sur le sujet. Autrement dit ça permet aux neurotypiques de parler à notre place. »
    Quand c’est exprimé et compris comme un renvoi à une banalisation, je suis d’accord !
    En revanche, dans la construction du psychisme, quelques soient les auteurs, on suit tous un schéma de développement global. Et lors du développement, tout le monde a eu des points de traumas vécus (et ça ça dépend de la subjectivité des gens, de leur sensibilité, du developpement physio/bio, de leurs intelligences (vu qu’on en a au moins 8) et des interactions avec les contextes de vie,…). Si on résume l’idée précédente : c’est ce qui fait qu’on a tantôt des défenses névrotiques ou psychotiques, tantôt des traits psychotiques, du spectre autistique, hypomaniaques, antisociaux, névrotiques, etc, tantôt carrément la structure. Quand on grandit on suit ces stades de développement, à son rythme et ses spécificités, mais parfois on « s’arrête » plus tôt que d’autres pour évoluer autrement.
    C’est là qu’il est important de bien différencier la science humaine (psycho/psycha avec la « normalité » d’une conduite selon la culture d’appartenance) de la psycho de comptoir où l’empathie et l’écoute sont proches du néant et où chacun parle de ses projections comme vérités générales (ce qui est une défense basée sur des fantasmes sociaux stéréotypés, mais ça, c’est ce que vous appelez psychophobie je crois ^^). La distribution psychique pourrait suivre une courbe gaussienne, mais il ne faut pas oublier que tout est continuum, tout comme l’identité suit ce continuum… Il y a donc des « normaux » plus « normaux » que d’autres… Et d’autres plus « atypiques » que d’autres « atypiques ». Et je dois faire partie de ces gens qui essaient de ne pas nier la différence de l’autre mais de cohabiter et coconstruire avec et d’en faire un atout. Et parfois j’ai l’impression qu’il y a confusion des objectifs entre nier et intégrer (avec le principe néanmoins réel que trop intégrer = nier, un peu comme  » l’école unique »)…

    C’est court mais je voulais juste ajouter ça à la discussion 🙂

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    1. Prouvé que les stades de développement des HPI par exemple est différent. Le joli schéma avec les différents stades dans l’enfance (je parle bien en psycho/psychanalyse) est différent pour les HP et je n’en doute pas pour les autistes. Et bien sûr qu’il y a différents degrés. Rien que chez les HPI, entre un « simple » et un THQI la différence est grande… En outre, la neurologie montre des constructions de base différentes selon NT, HPI, Autisme, etc. Qui vont donc influencer sur le développement, comment avoir le même chemin si nous n’avons pas le même cerveau ? Je ne crois pas au schéma de développement global psychique… Sans vouloir vous offenser. Bio peut-être s’il n’y avait pas des différences innées (et partiellement ou entièrement génétiques).
      (et j’avoue n’avoir pas tout compris de votre commentaire, ce n’est pas clair par endroits)

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