Autisme·Psychophobie

Je ne me désolidariserai pas des mauvais autistes

Il y a les bons autistes, qui sont des petits anges, qui ne feraient pas de mal à une mouche. Qui sont un peu dans leur monde et ne comprennent pas tout aux codes sociaux et aux interactions des neurotypiques, mais qui essayent inlassablement de s’intégrer et de faire comme il faut. Qui se soucient excessivement de ne pas blesser les autres.

Les bons autistes sont toujours gentils avec les neurotypiques, même quand les neurotypiques sont psychophobes.

Et puis, il y a les mauvais autistes. Ceux-là sont froids, hautains, arrogants. Ils n’ont aucun tact et ne respectent pas les règles sociales. Certains restent dans leur coin et n’essayent pas de s’intégrer aux neurotypiques, préférant passer du temps sur ce qui les passionne.

D’autres restent entre autistes ou avec d’autres personnes neuroatypiques, et préfèrent ne pas se mélanger. Bouh, les vilains NTphobes sectaires.

Bien évidemment, l’image qui est mise en avant par les associations (notamment de parents) c’est l’image du bon autiste. Qui passe en général par des enfants mignons. Et c’est ce que nos parents, nos profs, nos instits, nos médecins, les associations (notamment dans les cours d’habileté sociale) nous invitent à être.

Il faut être un bon autiste, pas comme les autres-là.

Bon, allez, COUPEZ.

Tout ça, c’est de la merde psychophobe en réalité. Les bons autistes sont ceux qui ne dérangent pas les neurotypiques, c’est aussi simple que ça.

Mais allons plus loin dans la réflexion. Demandons-nous ce qui dérange les neurotypiques chez les « mauvais » autistes en vrai, au-delà des reproches basiques de froideur et d’arrogance.

Le non-respect des codes sociaux neurotypiques

Oui, les codes sociaux sont conçus par et pour les neurotypiques. Évidemment, il n’y a pas un comité de neurotypiques dans un bureau qui s’est réuni un jour pour ça, c’est un phénomène social collectif et inconscient. Et on trouvera des neurotypiques qui ne respectent pas ces codes non plus pour une raison X ou Y, mais à l’échelle de la société ça reste vrai.

Par exemple, le fait de regarder les gens dans les yeux. Le fait de demander aux gens quotidiennement si « ça va » même quand on s’en fout, et de répondre « oui » que ce soit vrai ou non. Le fait de se serrer la main et faire la bise (même pour les gens que le contact physique met mal à l’aise). Le fait de discuter de banalités (small talk) avec des gens qui ne sont pas des ami.e.s et qu’on n’aime pas spécialement.

Les codes sociaux neurotypiques, c’est aussi les implicites dans la séduction. Et les implicites (encore) dans les relations romantiques.

Ce qui va avec tous ces codes, c’est la communication non-verbale. Par les intonations, les regards, la posture du corps, etc. Ce mode de communication est très, très utilisé par les neurotypiques, pour qui c’est naturel.

La grande majorité des neurotypiques part du principe que tout le monde fonctionne (ou doit fonctionner) comme eux et donc :

  • comprendre et utiliser la communication non-verbale
  • suivre les codes sociaux implicites au quotidien.

Ou au moins, essayer.

Corollaire : les personnes autistes qui se permettent de ne pas le faire (par exemple, celles qui ne se forcent pas à discuter de banalités pour faire plaisir aux autres et préfèrent saluer d’un geste de la tête plutôt qu’échanger une poignée de main et un « salut ça va » vide de sens) passent pour froides et arrogantes.

La remise en cause des comportements de dominants

Un autre truc que la majorité des neurotypiques n’aime pas, c’est qu’on les mette en face de leur psychophobie.

La raison est toute simple. La grande majorité des gens aime se perçevoir comme « gentille », « une bonne personne ». Donc, tolérante, ouverte d’esprit, etc.

Du coup, de leur point de vue, il y a les méchants psychophobes intolérants (ceux qui vont agresser une personne neuroatypique dans la rue par exemple) et puis il y a les autres, qui sont des personnes gentilles.

A noter que même le dernier des connards se percevra toujours comme gentil. Une personne qui fait du harcèlement scolaire psychophobe (par exemple en se moquant quotidiennement d’une personne neuroatypique, en la chahutant…) dira toujours que ce n’est pas de la psychophobie, que c’est juste de l’humour, que « j’ai fait ça pour suivre les autres c’est pas de ma faute »…

Bref, les méchants c’est toujours les autres. Donc, c’est jamais personne en fait.

Dans cette conception du monde, la psychophobie se résume donc à la violence et à l’intolérance caricaturales et extrêmes d’une poignée de gens. Par exemple, un flic qui a tué un mec en crise d’angoisse.

Sauf que non. Les meurtres et les agressions physiques c’est la pire forme, mais il y a des tas d’autres formes de psychophobie.

Parler à la troisième personne d’une personne neuroatypique devant elle, c’est psychophobe. Raconter à tout le monde qu’une personne a été internée sans son accord, c’est psychophobe. Empêcher une personne de mentionner sa dépression parce que ça « doit rester discret », c’est psychophobe. Expliquer la vie avec condescendance (tu devrais faire du sport, tu devrais faire du yoga, tu devrais voir un psy, tu devrais faire ça ou ça) à une personne NA, c’est psychophobe. Utiliser trisomique, psycho, schizo et autiste comme des insultes, c’est psychophobe. Se moquer d’une personne NA dans la rue, et s’imaginer qu’elle ne voit pas et n’entend pas, c’est psychophobe.

Dire « on est tous un peu schizophrènes/bipolaires/dépressifs/autistes » c’est psychophobe. Véhiculer le cliché des autistes qui sont tous débiles, ou tous des génies, c’est psychophobe.

Mettre les personnes NA à l’écart, c’est psychophobe. Faire semblant de les intégrer pour les traiter comme des plantes vertes, des faire-valoir, des bonnes poires… c’est psychophobe et en plus c’est hypocrite.

Seulement, beaucoup de neurotypiques ont horreur qu’on les mette en face de ces faits. Parfois au point de péter des câbles et de monter sur leurs grands chevaux.

C’est absurde, d’ailleurs. Dire d’une personne « tu as des comportements psychophobes » ne veut pas dire que cette personne est intolérante, méchante, bonne à jeter… Juste qu’elle a des comportements oppressifs (que la société, elle-même oppressive, lui a appris) et qu’elle devrait se remettre en cause sur ce point.

Tous les neurotypiques ont des comportements et des réflexes psychophobes, en particulier ceux qui n’ont pas fait un effort de déconstruction sur le sujet. C’est normal. Même les personnes neuroatypiques ont intégré de la psychophobie, contre elles-mêmes et leurs pairs, alors que ça n’est pas dans leur intérêt. Donc les neurotypiques, il n’y a aucune raison qu’ils y échappent.

Et beaucoup quand on leur fait remarquer se sentent attaqués dans la bonne image qu’ils ont d’eux-mêmes. Du coup, ils vont traiter les personnes qui leur font remarquer de personnes arrogantes, égoïstes, qui se victimisent, etc etc. Et ne pas écouter, mais continuer à faire de la merde en se donnant bonne conscience, surtout.

Les pires réactions c’est lorsqu’en plus, on ne prend pas dix mille pincettes pour leur expliquer ce qui ne va pas dans leur comportement.

Se regrouper en communauté

Ça aussi, ça passe souvent mal.

Je ne sais pas comment c’est dans les autres pays, mais en France, les personnes opprimées qui se regroupent en communauté, ça fait systématiquement grincer des dents. Enfin, grincer des dents je suis gentil, là.

En vrai, c’est plutôt des accusations de sectarisme plus ou moins violentes. Et puis le discours « on est tous humains, alors pourquoi se donner des étiquettes et pourquoi se mettre dans des groupes à part, au lieu d’essayer de s’intégrer« .

Sauf que :

  • S’intégrer, de fait ça veut dire faire l’effort de se plier aux codes sociaux des neurotypiques et de communiquer et se comporter à leur manière, pour ne pas les déranger.
    D’ailleurs, rien que le mot « s’intégrer » veut tout dire. C’est la personne qui s’intègre avant tout. Le groupe éventuellement accepte de l’intégrer mais c’est avant tout la personne minoritaire qui fait les efforts.Plutôt que l’intégration, c’est l’inclusion qu’il faut promouvoir. Donc, que le groupe inclue les personnes différentes avec toutes leurs différences et leurs besoins spécifiques.Et à défaut, si on n’a pas la volonté d’être inclusifs, le minimum c’est d’assumer et de ne pas se faire passer pour tolérants par de beaux discours sur l’intégration.
  • Se regrouper entre nous, ça permet justement d’échapper à la pression sociale pour être (ou paraître) ce que nous ne sommes pas. Ça permet d’échapper à la psychophobie ordinaire. Ça permet aussi de s’entraider, parfois de militer.
  • Et se donner des étiquettes (par exemple, se définir comme autiste au lieu de se définir comme juste « une personne »), ça permet de mieux s’assumer et s’affirmer. Et puis ça permet de se regrouper (cf point précédent).

Et surtout, surtout…

Les neurotypiques n’ont pas à nous dire ce qu’on doit faire ou ne pas faire. Donc, il ne devrait même pas y avoir de débats avec eux sur le fait qu’on se regroupe entre nous, qu’on fasse des communautés, des espaces militants…

Tout simplement parce que leur avis n’est pas légitime sur la question.

Faire valoir nos besoins spécifiques

Il y a des gens qui trouvent que demander un temps supplémentaire pour les examens (tiers-temps), une assistance dans ses études (AVS/AESH), une allocation handicap, une dispense de sport, etc, c’est demander des privilèges.

Alors, on va reprendre les bases.

Un privilège, c’est lorsqu’un groupe social opprime un autre groupe ou d’autres groupes, et en tire des avantages injustes (sur le dos des autres).

En quoi une personne qui a un handicap mental ou social, et qui bénéficie d’une aide spécialisée, opprime qui que ce soit ? Et en quoi, surtout, elle bénéficie d’avantages injustes qui la placent au-dessus des autres ?

Je rappelle que la personne qui a un handicap, à la base, elle est désavantagée. Donc, qu’elle reçoive des aides, ça permet seulement de réduire cette inégalité.

Bref, considérer les aides spécifiques aux handicaps comme des privilèges c’est un manque total de décence.
Tout comme considérer les places de stationnement handicapé comme un privilège (et oui il y a vraiment des gens qui pensent ça).

Entre les neurotypiques et les autres (bipolaires, borderline, autistes, personnes avec TOC…), ce sont bien les neurotypiques qui ont un privilège et pas l’inverse.

Ah oui, et une dernière remarque. J’entends déjà des personnes dire « oui mais moi je connais une personne qui a l’allocation handicapés et franchement, elle n’a pas l’air handicapée ».

Ce n’est pas parce qu’une personne n’a pas l’air handicapée qu’elle ne l’est pas. Les handicaps invisibles (sociaux, mentaux ou physiques) existent aussi et ne sont pas moins graves ou sérieux.

Nos besoins spécifiques (bis)

De même, demander aux gens d’applaudir silencieusement en battant des mains dans une réunion associative ou une conférence, ce n’est pas abusif, c’est juste du respect pour les personnes hyperacousiques.

Demander de mettre des trigger warnings (ou avertissements) devant un contenu particulièrement violent, c’est juste du respect pour les personnes qui ont un syndrome de stress post-traumatique (et un tas d’autres personnes aussi).

Demander aux gens de ne pas faire de remarques piquantes sur l’orthographe ou la grammaire, c’est juste du respect pour les personnes dyslexiques, dysorthographiques (et aussi une manière de ne pas être classiste et xénophobe entre autres).

On peut multiplier les exemples à l’infini. Mais demander aux gens, au quotidien, de prendre en compte nos besoins spécifiques c’est juste normal, même si souvent on n’ose pas le faire.

Et lorsqu’on ose le faire, ce n’est pas de l’arrogance ni de l’égocentrisme…

Tenir compte des besoins spécifiques c’est ça, l’inclusivité. Au contraire, ne pas le faire c’est de la psychophobie.

Passer pour un intello

« Intello« , c’est une des insultes favorites du harcèlement scolaire, chez les enfants et les ados.

Chez les adultes, ça se dit d’autres manières, plus hypocrites mais pas moins violentes.

Dans les deux cas, ça revient à passer pour une personne qui étale sa science pour se mettre au dessus des autres, alors que souvent c’est juste qu’on parle de notre passion. Et éventuellement, qu’on ne comprend pas qu’on « doit » s’arrêter d’en parler (parce que les gens au lieu de dire « on en a marre » nous l’expriment par le langage corporel, vous savez, le fameux langage corporel qu’on a souvent des difficultés à lire, c’est ballot).

Et ça arrive souvent chez les autistes qui ont des intérêts spécifiques justement considérés comme intellectuels (la science, l’histoire, la géopolitique…).

C’est encore plus mal vu quand la personne est particulièrement investie dans ses études ou son travail, et qu’elle passe pour un fayot, un chouchou…

C’est souvent mal vu par les camarades ou collègues. Et c’est parfois mal vu aussi par les profs ou supérieurs hiérarchiques, qui n’aiment pas qu’une personne supposément inférieure (hiérarchiquement et en âge) en sache plus qu’eux et le montre. Surtout si la personne en sait plus qu’eux sur le domaine qu’ils enseignent.

Bref, la haine, l’envie, la jalousie et le mépris envers les « intellos » c’est aussi, souvent, de psychophobie. Aussi bien quand ça touche des autistes que des HP ou d’autres neuroatypiques.

Parfois, on est obligés d’être arrogants

Il y a des personnes autistes réellement arrogantes, je ne dis pas le contraire.

Mais parfois c’est leur seul moyen d’être respectés et traités comme des personnes. Des fois, il faut s’imposer au milieu de la table, sinon on est relégués en bout de table. Des fois, lorsqu’on nous coupe la parole, il faut re-couper la parole à la personne par dessus (voire lui dire « ta gueule je parle ») pour que notre avis et nos besoins soient entendus, sinon on nous zappe. Des fois, il faut parler plus et plus fort que les autres pour ne être invisible.

Bref, des fois les neurotypiques nous obligent à en faire des tonnes et à nous comporter comme des connards pour avoir du respect de base.

A titre perso, je n’ai jamais trop fait ça. Mais j’aurais peut-être dû, parfois. Moi, j’ai plutôt essayé d’interagir avec les gens en étant gentil, en essayant de ne pas blesser, de ne pas être dans le conflit…

Et puis, un dernier truc sur les autistes arrogants. J’en ai rencontré. Et j’ai pu les trouver crispants, et eux aussi ont pu me trouver imblairable. Il m’est arrivé de m’engueler assez violemment avec ce type de personnes.

Mais même les autistes les plus arrogants que j’ai croisés m’ont montré largement plus de respect que la grande majorité des neurotypiques, y compris « tolérants ».

Pourquoi ? Parce que ces autistes arrogants, au moins, m’ont traité comme une personne. Une personne qu’ils n’aimaient pas mais une personne.

Alors que pour la majorité des neurotypiques, même ceux qui m’aimaient bien, j’étais plutôt un pot de fleurs (ou autres trucs encore moins gratifiants).

Ce ne sont pas des autistes arrogants, mais des neurotypiques gentils, qui ont passé un an à ne même pas me répondre quand je leur disais aurevoir parce qu’ils ne me voyaient littéralement pas (alors qu’on était dans la même classe). Ou qui ne m’ont pas calculé pendant des années, pendant des rencontres associatives…

Comme quoi, ce qui compte ce n’est peut-être pas tant la façade (qu’une personne paraisse gentille et agréable, ou paraisse désagréable) mais ce qu’il y a derrière.

Conclusion

Le cliché des autistes arrogants et froids correspond en réalité à une variété de situations où nous dérangeons les neurotypiques.

Soit parce que nous ne savons pas nous adapter à eux autant qu’ils le voudraient.

Soit parce que nous n’en faisons pas spécialement l’effort de nous plier à leurs règles.

Soit parce que nous restons entre nous.

Soit parce que nous finissons par jouer des coudes pour obtenir le respect de base (mais en même temps si on doit en arriver là c’est qu’il y a un souci…).

Soit parce que nous demandons (et parfois obtenons) des aides ou des aménagements par rapport à nos besoins spécifiques.

Soit parce que nous les mettons en face de leurs comportements psychophobes (sans forcément le dire avec des licornes et du miel).

Ces mauvais autistes font aussi partie de la communauté et y ont aussi leur place. Nous ne devrions pas les cacher ou leur cracher dessus ou nous désolidariser d’eux. Même si du point de vue des neurotypiques, ils font tâche.

Faire ça, c’est faire de la politique de respectabilité. Autrement dit, tenter de montrer au groupe dominant (les neurotypiques ici) à quel point on est gentils, à quel point on veut s’intégrer et à quel point on est des bons autistes. En rejetant les gens qui ne cadrent pas dans le tableau.

Nous n’obtiendrons jamais le réel respect des neurotypiques en nous conformant à leurs attentes. Personne ne respecte les carpettes. On les tolère (au mieux)… et on s’essuie les pieds dessus mais on ne les respecte pas.

Donc au lieu de faire de la politique de respectabilité dans l’espoir de séduire les neurotypiques, on devrait plutôt être plus solidaires les uns des autres, y compris (surtout) avec les « mauvais » autistes. Les froids, les arrogants, les hautains, ceux qui manquent de tact, ceux qui ne cherchent pas à s’intégrer…

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