Autisme·Psychophobie

La psychophobie intériorisée

La psychophobie intériorisée, c’est lorsqu’une personne ressent de la honte, de la gêne, du dégoût, de la haine de soi… (parce qu’elle est borderline, bipolaire, bègue, schizophrène…). Et/ou qu’elle a intégré des clichés négatifs sur elle-même et son groupe. Ou intégré des clichés faussement positifs. Ou reproduit des attitudes psychophobes.

Par exemple, une personne qui se pensera anormale, mauvaise, faible, sans valeur, etc.

A ne pas confondre avec la psychophobie entre des personnes de groupes différents (ex : une personne schizophrène contre les dyspraxiques, une personne autiste contre les boulimiques, etc).

Là on parle bien de psychophobie contre son propre groupe (ex : d’une personne bipolaire sur les bipolaires).

Un dernier point : il n’y a pas de jugement à porter sur les personnes qui ont intériorisé la psychophobie. D’ailleurs, la plupart des personnes concernées passent par là, au moins au début de leur parcours.

Voici des exemples possibles.

Le déni

Cette phase, je m’en souviens très bien, personnellement. C’est quand j’ai découvert que j’étais potentiellement Aspie. Donc, autiste.

Ma première réaction, ça a été de me dire « Non, ça ne peut pas être MOI. Je suis normal. » Alors même que j’ai toujours été conscient (de manière claire) d’être tout sauf normal.

Et puis je me suis dit aussi « je ne peux pas être autiste ». Je ne savais pas ce que « autiste » voulait dire, mis à part que c’était « un handicap, une maladie ». Que « les autistes c’est des gens qui ne parlent pas ou parlent bizarrement, qui ont des problèmes ». Bref, un truc pas bien. Qui ne pouvait bien sûr pas me concerner.

Il y a des personnes qui (même après avoir découvert ou suspecté la vérité) restent dans le déni pendant des années, voire toute leur vie.

Je ne suis pas comme « ces gens-là »

Là encore, il y a beaucoup de déclinaisons possibles.

« Je suis seulement dépressif, je ne veux rien avoir à faire avec des schizophrènes ou des bipolaires, ce sont des fous, moi je suis normal. »

« Je suis zèbre, et nous n’avons rien à voir avec les autistes ». Petite moue de mépris.

« Je suis Aspie, et nous sommes intelligents, nous ne sommes pas comme les « autres » autistes ». Petite moue de mépris (bis).

« Je n’ai rien à voir avec ces autistes qui sont froids et arrogants, moi je suis respectable ». Voir le paragraphe plus bas sur la politique de respectabilité, à ce sujet.

Voir aussi cet article sur la fausse dichotomie entre le bon autiste et le mauvais autiste.

La volonté de soigner l’autisme (pour devenir neurotypiques)

L’idée derrière est assez simple. « C’est mieux d’être neurotypique que d’être autiste, car l’autisme est une maladie, et que les neurotypiques sont normaux. Et devenir neurotypique est la (bonne) solution à tous les problèmes. »

Un autiste américain, qui milite pour le développement de traitements contre l’autisme, expliquait notamment que « à cause de l’autisme, il n’arrive pas à gagner sa vie et à avoir de petite amie ».

Il ne s’agit pas de nier ou de minimiser ses souffrances et ses problèmes, évidemment. Mais dans son raisonnement, il y a une confusion (très fréquente).

La plupart de ces problèmes (et particulièrement ceux qui touchent au travail, à la vie sociale, etc) sont dûs à la psychophobie (donc : à la société) et non à l’autisme.

Cet homme, du coup, part du principe que c’est à LUI de rentrer dans les attentes des autres et de s’adapter aux structures. Il a bien intériorisé que c’est chez lui qu’il y a un problème. Et non dans la structure (qui est faite par et pour les neurotypiques, à l’exclusion de tous les autres).

Ensuite, concernant les handicaps « intrinsèques », il est tout à fait possible d’en avoir une prise en charge adaptée (et respectueuse, bienveillante…) sans pour autant « soigner l’autisme » tout entier.

Par exemple, on peut aider une personne qui a des troubles de la coordination corporelle (dûs à l’autisme) à faire disparaître, ou réduire, ce trouble (à son rythme, sans la forcer). Il n’y a pas pour autant besoin de faire disparaître l’autisme en entier.

Et puis, fondamentalement, vouloir faire disparaître l’autisme, ça implique quand même de détester son propre fonctionnement, et celui des autres autistes. Ce qui est particulièrement gênant quand une personne autiste raisonne comme ça vis à vis d’enfants / parents / frères / soeurs / conjoints qui sont autistes aussi

Penser qu’il faut absolument passer pour neurotypique

La position « Il faut soigner l’autisme » n’est pas a priori la plus répandue dans le milieu autiste (et est souvent mal vue par le groupe, si quelqu’un ose l’exprimer).

Une position intermédiaire, c’est de penser qu’il est nécessaire, pour les personnes autistes, d’apprendre les « habiletés sociales ».

Joli nom qui veut (très) souvent dire « apprendre à réagir de manière convaincante comme les neurotypiques, à faire que les gens ne voient pas l’autisme… ».

Cela ne signifie pas que ces cours (mon copain y est inscrit) n’ont aucune utilité. Ils peuvent aider à gérer certaines situations spécifiques, difficiles du quotidien.

Mais le but que ces cours se fixent (être un autiste invisible, passer pour neurotypique) est politiquement très discutable en soi.

Et la démarche derrière reste de penser que « que personne autiste, c’est à moi de m’adapter et de me plier aux autres, pour obtenir (voire, pour mériter) leur respect. »

De plus, en général, à moins de faire des efforts immenses pendant des années, on ne trompe que rarement réellement les gens. Bien sûr, les gens ne se diront pas d’emblée « Bidule est autiste », mais souvent, sentiront bien que Bidule n’est pas vraiment des leurs (même si Bidule fait tout pour être invisible).

Du coup, les gens respecteront peut-être superficiellement Bidule en face, mais cela n’empêche pas la mise à l’écart plus subtile (effet plante verte), ni les couteaux dans le dos (par exemple entre collègues…).

Les clichés sur la réussite, les talents naturels…

Il y a, malheureusement, pas mal de personnes (autistes, à haut QI, à haut potentiel, surefficientes…) qui intériorisent ces clichés (j’en parle ici).

En général, ce sont les premières personnes à en souffrir (et là encore, éventuellement, les personnes de leur entourage concernées aussi).

C’est peut être la forme la plus perverse et insidieuse de psychophobie, parce qu’elle se cache derrière des clichés « positifs ».

Ce sont des idées comme :

  • « les autistes / les zèbres sont forcément des génies, et moi je ne le suis pas (un génie), donc je ne peux pas être autiste / zèbre. Ou alors, quelque chose déconne chez moi. »
  • « les autistes / les zèbres sont forcément des génies, donc je vais m’épuiser à trouver la part de génie cachée qu’il y a en moi, au lieu de prendre le temps de vivre simplement. »
  • « j’ai des facultés intellectuelles supérieures à la moyenne / un talent exceptionnel dans un domaine, du coup, je trouve normal qu’on me donne plus de travail qu’aux autres ». Autrement dit, accepter d’être exploité (ou plus exploité que les autres), en trouvant ça juste.
  • « je DOIS réussir, je n’ai pas droit à l’échec. Et si j’échoue, je décevrais les autres (mes parents) ». En général, cette idée-là est le résultat de gens qui passent leur temps à répéter à la personne (souvent enfant) qu’elle est naturellement brillante et faite pour réussir, et considèrent que c’est forcément facile pour elle.
  • « j’ai un don naturel, donc je n’ai pas le DROIT d’avoir des difficultés et de demander de l’aide. Et si je demande de l’aide, je dérangerais les gens pour rien, alors que quelqu’un d’autre pourrait avoir VRAIMENT besoin d’aide. »
  • « j’ai un don naturel dans un domaine (la peinture par ex), et je suis naturellement médiocre dans tout le reste. Je ne peux donc rien faire d’autre que de la peinture. Ce n’est même pas la peine que j’essaye autre chose ».
  • « J’ai des centres d’intérêt et/ou des talents multiples. Or, une personne autiste a forcément UN SEUL intérêt spécifique. Je ne peux donc pas être réellement autiste ». Bien sûr, c’est faux et simpliste, les personnes autistes n’ont pas forcément qu’un seul intérêt spécifique toute leur vie…
  • Une personne qui acceptera d’être traitée comme un singe savant pour « ses dons ». Alors qu’en réalité, c’est le summum du mépris et de l’irrespect…

Un assez bon exemple, c’est celui de personnes zèbres qui se considèrent illégitimes à demander des aménagements spéciaux, une assistance… à l’école. Parce que « en tant que zèbres elles sont plus douées que la moyenne des gens et non l’inverse », et que d’autres « ont des problèmes plus urgents ».

Comme on peut voir, dans ces raisonnements, souvent il y a la peur de déranger, le fait de ne pas se sentir légitime à demander (de l’aide, un aménagement spécial…), la peur de passer devant d’autres gens plus légitimes… Bref, des bonnes intentions.

Mais c’est dommage, parce que pourtant, ces personnes SONT légitimes (peu importe que ce soit « pire pour d’autres » ou non).

« Personne avec autisme »

Il y a une minorité de personnes concernées qui préfèrent cette appellation, à « personne autiste ». Il faut respecter leur choix, j’insiste là-dessus.

Cependant, je ne vois pas d’autres raisons que de la psychophobie intériorisée. Le « avec autisme », ça fait comme si l’autisme était quelque chose d’extérieur à soi, de périphérique, qu’on transporte. Comme un sac à main.

Or, objectivement, c’est faux. C’est bien à l’intérieur de nous (dans notre tête). Et c’est quelque chose d’important. On peut même dire qu’une personne autiste, sans son autisme, ne serait juste plus la même personne.

Bref, la formule « personne avec autisme », ça sous-entend vraiment « je l’assume mais seulement à moitié ».

« Je suis autiste mais ça ne me définit pas »

Cela peut même être « je suis autiste, mais ça ne me définit pas, ce n’est pas ce qui est important chez moi. Je sais faire la cuisine, j’aime les films et les comics Marvel et je sais jouer de la guitare. » Et autres variantes de cette phrase.

Une précision de contexte. Souvent, des gens disent ça, au moment d’annoncer qu’ils sont autistes, alors que personne n’a encore rien dit.

Ce qui laisse-entendre que ces personnes craignent la réaction des autres, et donc (en disant être autistes) en font des caisses pour minimiser l’importance de l’autisme.

Alors, je peux très bien comprendre la crainte (justifiée) que les gens nous réduisent à notre autisme et aux clichés autour, ne nous voient plus que par ça.

Pour autant, on ne devrait pas avoir à s’excuser d’être autistes ou à faire comme si c’était un détail (pour « rassurer »).

Ensuite, d’un point de vue pratique, je ne suis pas certain que cette méthode fonctionne. L’intention, c’est de rassurer les gens. Mais en pratique, ce que ça montre c’est « je ne suis pas à l’aise avec mon autisme ». Or, montrer aux gens qu’on est mal à l’aise (par rapport au fait de faire partie d’une minorité), souvent, ça les pousse justement à profiter de cette faiblesse. Ce qui est le contraire du but recherché.

Alors que face à une personne qui serait à l’aise sur le sujet (ou n’exprimerait pas son malaise de manière évidente), souvent les gens s’écrasent et n’osent rien dire.

Si le but c’est d’éviter les problèmes, il vaut presque mieux ne rien dire tant qu’on ne s’assume pas bien, et commencer à en parler seulement lorsqu’on a cessé d’avoir de la gêne, de la honte.

Ensuite, objectivement, c’est faux. Le fait d’être autiste nous définit. On ne se définit pas QUE par ça, bien sur, mais ça nous définit. D’abord, le fait d’être autiste en soi impacte notre manière de vivre les choses, de réagir, de communiquer, de comprendre les choses, et une foule de détails au quotidien. Ensuite, il y a la psychophobie.

Derrière tous les clichés, discriminations, violences, etc, il y a le fait que lorsqu’on n’est pas neurotypique, on fait partie « des Autres » (et souvent « des malades », « des fous », etc). Qu’il y a « les gens normaux » et « les Autres ».

Donc, forcément, ça impacte plus ou moins tous les aspects de notre vie (sociale, professionnelle, familiale, amoureuse…).

En bref : ce n’est PAS un détail. Et on n’a pas à faire comme si ça l’était.

Rechercher la validation des neurotypiques

Souvent, nous passons par une phase où nous avons besoin que les neurotypiques nous acceptent. Qu’ils daignent nous accorder leur amitié et nous laissent nous asseoir à leur table, nous donnent des miettes d’attention. Qu’ils nous valident sur notre intelligence, le fait qu’on soit une personne intéressante (ou une personne « cool »), notre valeur en général.

C’est un énorme piège. C’est souvent à ce moment que les gens profitent le plus de nous, et nous traitent comme des faire-valoir, des singes savants, des plantes vertes, des bonnes poires, des souffre-douleur…

De plus, même si en face les gens ne sont pas méchants, le simple fait d’être dans une position où on a besoin des autres (du groupe dominant) pour éviter de sombrer, est déjà une source de souffrance en soi.

Et puis objectivement, notre valeur existe, avec ou sans leur validation.

La politique de respectabilité

C’est quelque chose qui revient souvent dans les milieux neuroatypiques (et dans tous les autres groupes opprimés, d’ailleurs).

L’idée qu’il faut être « respectables » pour obtenir / mériter le respect du groupe dominant. Ce qui peut vouloir dire beaucoup de choses comme :

  • L’injonction à réagir avec calme et bienveillance, face à la psychophobie. Parce que sinon, « ça ne serait pas gentil », « et si on n’est pas gentils avec eux, pourquoi le seraient-ils avec nous ». « Si on veut être tolérés, il faut être tolérants« .
  • Le respect des opinions psychophobes parce que « chacun a droit à son opinion et de l’exprimer ». Sauf qu’en l’occurrence, ces opinons ne respectent pas nos personnes.
  • La mise en avant des bons autistes, si possible des enfants. En faisant tout pour attirer la sympathie sur eux. Comme si cette sympathie allait ensuite se traduire par du respect, ensuite (spoiler : NON).
  • La mise en avant des autistes « d’élite », qui sont des génies, qui ont brillamment réussi, ou qui ont un talent exceptionnel.
  • La mise en avant des atouts liés à l’autisme sur le marché du travail, dans certaines professions. Autrement dit, jouer sur notre rentabilité (réelle ou supposée) pour être moins opprimés.

Bref, c’est toute la stratégie qui consiste à dire aux neurotypiques « Tolérez nous, donnez nous des miettes de gentillesse et de respect. Regardez comme nous sommes gentils et méritons votre affection. Et puis en plus nous avons des dons qui peuvent vous rapporter de l’argent. » Au lieu de se battre pour le respect et de l’exiger, parce que nous y avons droit.

Je comprends bien pourquoi il y a cette stratégie. Mais je trouve ça, finalement, contre-productif à long terme (même si ça peut paraître une bonne idée sur le court terme immédiat).

Pour une raison simple. Personne ne respecte les paillassons. A la limite, on les tolère, dans une certaine mesure, on leur donne en effet des miettes (toujours avec un prix, d’ailleurs). Mais jamais le respect ni l’égalité.

D’ailleurs, aucun groupe opprimé n’a jamais rien obtenu par cette stratégie, mais toujours par une lutte. Si vous ne me croyez pas, renseignez vous sur les luttes des personnes trans, homo, noires, juives, des femmes (féminisme), des classes populaires (syndicalisme, grèves)…

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Une réflexion au sujet de « La psychophobie intériorisée »

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