Autisme·Psychophobie

L’obsession pour les intérêts spécifiques, les « dons » et les talents « naturels » des personnes autistes

Un aspect insidieux de la psychophobie, c’est l’obssession pour les « dons » et « talents naturels » des personnes autistes.

Lorsqu’une personne autiste excelle (ou semble exceller) dans un domaine, souvent, on considèrera qu’elle doit avoir un don, un talent naturel.

A première vue, c’est un compliment. Mais c’est à double tranchant, parce que le mot « don », le mot « naturel », laissent penser que pour la personne en fait c’était facile, qu’elle n’a pas eu à faire d’importants efforts (ou d’efforts du tout) pour y arriver… Donc en fait, ça revient à ne pas reconnaître le travail fourni par la personne.

Derrière, il y a l’idée que les personnes autistes sont naturellement bonnes (voire excellentes) dans un domaine (ou deux ou trois, à la limite), et naturellement peu douées pour tout le reste.

Soit tu as un don naturel et immédiat, soit tu devrais laisser tomber

Du coup, lorsqu’une personne autiste essaye quelque chose de nouveau, si elle ne semble pas réussir facilement d’emblée, souvent on ne l’encouragera pas, voire on la découragera. « Tu n’es pas fait pour ça ». « Va plutôt vers tel domaine, tu as un vrai don pour ça ».

Si la personne s’obstine quand même, et qu’elle galère (ou qu’elle échoue), ce sera « je te l’avais bien dit« .

On devrait plutôt :

1 ) Soutenir la personne dans ce qu’elle a envie de faire, même si c’est dur. Car c’est justement lorsque c’est dur qu’il y a besoin d’encouragements et de soutien.

2 ) Partir du principe que les personnes autistes, comme les autres, peuvent apprendre et s’améliorer (avec de la persévérance, et avec un enseignement et un encadrement adaptés).

Autrement dit, ce n’est pas parce qu’une personne autiste n’est pas immédiatement bonne dans un domaine qu’elle ne le sera jamais.

3 ) Fournir l’enseignement et l’encadrement les plus adaptés possibles.

4 ) Admettre que la personne puisse ne pas être bonne dans un domaine, mais quand même s’y investir et y prendre du plaisir.

5 ) Si la personne finit par laisser tomber (parce que c’est trop dur), la soutenir, plutôt que de lui faire mal vivre le fait « d’avoir échoué ». Bref, arrêter avec la culture de la réussite et de l’échec.

Par exemple, un enfant autiste qui aurait un niveau relativement médiocre au dodgeball, mais s’y éclaterait, s’y ferait des amis… bah c’est bien aussi. Pourquoi le décourager et le pousser à faire autre chose que ça, et gâcher son plaisir ?

Peut-être que cet enfant finira par devenir bon au dodgeball, et même si ça prend du temps (au lieu de venir « naturellement »), eh bien ça prendra du temps et voilà. Et si ça ne vient jamais, c’est bien aussi.

C’est à la fois un problème de psychophobie, un problème d’âgisme (puisque ça vise avant tout les enfants, ados et jeunes) et un problème de culture de la performance. Culture qui touche tout le monde, mais plus particulièrement les catégories de gens supposées avoir des dons exceptionnels (comme les autistes, les HP…).

Le résultat de cette mentalité (que beaucoup de personnes autistes intériorisent) c’est qu’elles n’osent pas essayer des choses nouvelles, où elles n’ont pas (ou a priori pas) de don.

Souvent, nous n’osons même pas envisager la possibilité d’essayer certaines choses. Pour rester sur l’exemple du dodgeball, beaucoup de personnes autistes non seulement n’essayeraient pas, mais trouveraient même l’idée ridicule et risible. Et se diraient « je suis forcément nul, autant faire autre chose ».

Et du coup, ces personnes passent à côté d’expériences, dans leur enfance, et même à l’âge adulte. Ou finissent par oser seulement tardivement (sachant qu’il est plus facile d’apprendre enfant, c’est ballot…).

L’autre facteur qui n’arrange rien, c’est que pour beaucoup de disciplines (sportives, artistiques…) il n’y a pas d’enseignement adapté, ou seulement dans quelques grandes villes, ou trop cher pour beaucoup de gens, ou avec pas assez de place, etc.

Enfin, en termes d’estime de soi, c’est meilleur d’essayer des choses (quitte à se dire que ça ne nous plaît pas), d’accepter qu’on PEUT progresser (même si c’est long et dur), et d’accepter AUSSI qu’on peut avoir un niveau médiocre et que ce n’est pas grave.

Un aparté. Pour rester sur l’exemple du dodgeball, c’est problématique de décourager ou empêcher un enfant autiste qui veut le faire.

Ce serait tout aussi problématique d’imposer le dodgeball à un enfant qui a un handicap « pour son bien ». Ou le tennis, basket, l’escalade… d’ailleurs.

A titre perso je trouve ça (déjà) problématique d’imposer des sports spécifiques aux enfants en général. Mais c’est (bien) pire si il y a handicap. Fin de l’aparté.

Tu es un petit génie

Quand une personne autiste s’investit dans un domaine, et qu’elle EST globalement bonne ou excellente, alors, là encore, on considèrera que tout lui vient facilement. On fera donc comme si elle ne fournissait aucun travail, aucun effort (désagréable).

D’ailleurs, souvent, l’envie et la jalousie mal placées envers les personnes HP, et les autistes dits « Asperger », vient de là. Parce qu’elles ont besoin de reconnaissance pour leur travail, et qu’on prend ce besoin de reconnaissance pour de la prétention, du « regardez comme je suis excellent, félicitez-moi ».

De plus, souvent, des profs, des parents, ou des supérieurs hiérarchiques (même adultes) couvriront la personne autiste (ou HP) de compliments sur « ses dons naturels » (compliments à double tranchant donc).

Ce qui, évidemment, fera passer la personne pour un chouchou, froissera l’égo des autres frères et soeurs / élèves / collègues, et les poussera à se venger sur la personne autiste ou HP qui reçoit ces compliments.

Pire encore, des fois ce sont les profs, parents, supérieurs eux-mêmes qui sont jaloux et envieux. Par exemple, quand j’étais en CE1, mon instit me couvrait de compliments en face (devant les autres élèves, qui évidemment le prenaient mal), mais essayait de convaincre ma mère (dans mon dos) de me mettre en institution spécialisée, expliquait au directeur de l’école que « j’avais des problèmes »…

J’ai aussi croisé une personne qui excellait en langues, et dont la prof d’anglais était envieuse. Du coup, cette prof lui mettait des bâtons dans les roues, l’humiliait devant les autres…

En discutant avec elle, ma mère a compris qu’elle vivait mal que j’en sache plus qu’elle sur les étoiles et les volcans.

Dans le cadre professionnel, il arrive que des supérieurs donnent plus de travail à cette personne-là, et la traitent comme un mulet, puisque « de toute façon c’est facile pour elle et puis c’est sa passion ».

Une autre forme, toute aussi pernicieuse, c’est l’Effet Singe Savant. Des gens qui utiliseront un enfant (souvent leur enfant, parfois un de leurs élèves) comme un faire-valoir, un singe savant à exhiber aux autres adultes pour son intelligence exceptionnelle (tout en se moquant « gentiment » de ses bizarreries et de son côté inadapté, parfois devant l’enfant comme si il n’était pas là…).

L’Effet Singe Savant arrive aussi avec des adultes autistes, dont d’autres adultes exploiteront la naïveté sociale pour les utiliser comme ça.

Ensuite, la personne considérée comme « exceptionnelle », on s’attend à ce que dans « son » domaine, elle réussisse tout, tout le temps, facilement.

Du coup, en cas de difficultés, on ne la prendra pas forcément au sérieux, on ne l’aidera pas, ou pas assez.

Et si elle échoue un jour, ce sera « je m’attendais à mieux de ta part« . Et on lui fera souvent sentir qu’elle n’a pas le droit à l’échec (ou moins que les autres).

« Et toi c’est quoi ton intérêt spécifique ? « 

Quand les gens savent qu’on est autistes, et qu’ils ont vu une série une fois sur le sujet qu’ils ont un vernis de connaissances, souvent cette question est posée.

Ici aussi, il y a pas mal d’aspects problématiques.

1 ) Souvent, aux yeux des gens, notre seul intérêt (en tant que personne autiste) est d’avoir un intérêt spécifique (et, sous-entendu, un talent exceptionnel).

Nous n’avons donc pas tellement d’intérêt pour des choses normales du quotidien, comme aller au cinéma ensemble, jouer au tennis ou à la Wii…

2 ) A leurs yeux, il faut qu’on ait un talent spécifique, parce que sinon on est « juste » des autistes (donc, « juste » des handicapés à leurs yeux, donc moins valables, etc).

Autrement dit, il faut quelque chose qui « rattrape », « compense » le fait d’être autiste. C’est très méprisant, comme réflexion finalement.

Ou à défaut d’avoir du talent, avoir au moins un intérêt spécifique bizarre qui puisse amuser les gens. Pour être drôles à notre insu.

3 ) Et du coup, ces personnes nous réduisent à l’autisme et à ce fameux talent.

4 ) C’est ballot quand on n’a PAS vraiment d’intérêt spécifique (ou du moins, pas d’une manière attendue).

Même si c’est très fréquent chez les autistes, ce n’est pas automatique. Et puis on peut en avoir un (ou deux, ou trois) pendant une longue période, et ensuite ne plus en avoir et se diversifier sur plus de choses, et éventuellement de nouveau en développer un…Ou s’éloigner d’un intérêt spécifique puis y revenir.

Ce n’est pas fixe, de la petite enfance à la mort. Plus généralement, nous ne sommes pas des personnes statiques.

Plus important encore, avoir un (ou des) intérêt(s) spécifique(s) n’implique pas nécessairement d’avoir des talents exceptionnels.

Là, des fois, les gens penseront qu’on n’est pas vraiment autiste.

« Tu es bon pour un autiste / un handicapé »

Cette phrase et tous ses dérivés sont assez horribles. Et en même temps, ça veut tout dire.

  • « Je te complimente, mais tu restes avant tout un autiste à mes yeux, seulement défini par ça. »
  • « Comme tous les autistes, tu fais donc partie des Autres à mes yeux, et non des personnes normales. »
  • « Normalement, les autistes sont médiocres, mais toi tu es l’exception ».

De plus, les neurotypiques n’ont pas à nous donner leur validation. Nous n’avons pas besoin de leur validation pour être valables et légitimes.

On retrouve ce phénomène dans beaucoup d’oppressions, les personnes dominantes qui donnent leur validation à quelques personnes dominées, qu’elles jugent exceptionnelles. Y compris (surtout) quand on ne leur demande pas leur avis.

Quand une personne dominante vient donner sa validation sans y être invitée, c’est aussi une manière de rappeler qu’elle peut aussi refuser ou retirer sa validation. Donc, de rappeler le pouvoir relatif qu’elle a sur la personne en face (de par son statut dominant).

Cela arrive même sans diagnostic

Une dernière précision, à ce sujet. Il n’y a pas besoin que la personne (et ses proches) sachent qu’elle est autiste pour avoir ce genre de réactions (« tu as un don » / découragement).

En général, même sans diagnostic (et même sans auto-diagnostic), c’est assez évident, que la personne est hors-normes. A titre perso, ça a toujours été évident pour tout le monde, on a d’ailleurs souvent soupçonné que je sois précoce, ou surdoué, ou d’autres choses. Personne n’a jamais pensé à l’autisme (sauf un ami à moi, qui m’a fait ouvrir les yeux, récemment).

Et pourtant, j’ai vécu l’ensemble de ce que je décris au dessus. D’ailleurs, encore aujourd’hui, j’ai du mal à m’extirper de cette mentalité et à oser tenter de nouvelles choses, à oser risquer l’échec.

Conclusion

Derrière le cliché des autistes qui sont des petits génies, ultra-compétents dans « leur » domaine, et derrière les compliments à double tranchant, il y a donc beaucoup de psychophobie. (Encore une preuve que les clichés « bienveillants » c’est de la merde.)

Avec peut-être de bonnes intentions, mais ça n’en est pas moins psychophobe. Et stigmatisant.

Donc, toutes ces phrases (et la mentalité qui va avec) sont à bannir. Notamment pour les neurotypiques qui interagissent avec des enfants autistes (en tant que parents, profs…). Et plus généralement, de toute interaction avec une personne autiste.

Si on résume tout ce que cette mentalité cause :

  • refuser le droit à l’échec
  • décourager la personne de faire des expériences hors de son « domaine naturel » (ou l’en empêcher)
  • rabaisser la personne en cas d’échec
  • considérer que dans « son domaine » elle peut et doit tout réussir, constamment, et lui mettre donc une énorme pression, tout en ne l’aidant pas face aux difficultés
  • lui donner une charge de travail disproportionnée parce que pour elle ça va
  • la jalousie et l’envie mal placée des gens (aussi bien des gens de même niveau hiérarchique que de niveau supérieur)
  • l’exotisation et l’Effet Singe Savant
  • le fait de réduire la personne à son autisme, et éventuellement à son intérêt spécifique / talent
  • Et des tonnes de manque de respect

Le même mécanisme peut exister pour des personnes (surtout enfants) hyperefficientes, à haut QI, à haut potentiel, et toute autre personne jugée « exceptionnelle ».

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Une réflexion au sujet de « L’obsession pour les intérêts spécifiques, les « dons » et les talents « naturels » des personnes autistes »

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