Pâquerettes

Le « juste milieu » (entre beaucoup et énormément d’oppression)

Il y a un sophisme qui est très fréquent, dans les débats politiques, c’est le sophisme du juste milieu. Qui pourrait se résumer par : si c’est le juste milieu entre les deux extrémités, c’est la bonne solution.

Le juste milieu entre les réactionnaires et les progressistes

Dans certains cas, on prendra un « juste milieu » entre les oppresseurs les plus décomplexés, et les personnes opprimées qui luttent (de manière radicale ou jugée radicale).

On n’hésitera pas, d’ailleurs, à renvoyer « les deux camps » dos à dos. En faisant comme si il n’y avait pas (justement) un rapport d’oppression, et de pouvoir, massif, entre les deux.

Avec ce raisonnement, on renverra dos à dos les masculinistes et les féministes. Le masculinisme, c’est un mouvement qui s’oppose par principe au féminisme, considère que les féministes sont « allées trop loin », qu’aujourd’hui les femmes auraient un privilège par rapport aux hommes (cis) et non plus l’inverse. Souvent, les masculinistes critiquent la « féminisation de la société » et la « dévirilisation des hommes ».

Les masculinistes incluent, notamment, les associations de « droits des pères ».

Ce mouvement va de pair avec les Pick Up Artists (ou PUA) sous-culture dédiée à « la drague pour les nuls », et surtout au harcèlement sexuel, au fait de « faire céder » une femme pour qu’elle dise oui (c’est à dire au viol) (1)…

Les PUA considèrent qu’il est devenu « trop compliqué » de séduire (pour un homme cis hétéro), parce que les femmes sont devenues « trop » exigeantes.

Bref, c’est un mouvement qui existe spécifiquement pour défendre la domination des hommes cis et la misogynie, tout en véhiculant le mépris et la haine des femmes. Et de manière plutôt explicite, malgré un mince vernis de respectabilité (2).

Revenons donc à cette histoire de juste milieu. C’est lorsque des personnes (en général, des hommes cis) se prétendent « modérés », « neutres » sur ces questions-là. Que du coup, ils diront n’être ni dans le camp des masculinistes, ni dans le camp des féministes, et « rejeter les extrémismes ».

Avec le sous-entendu que les masculinistes iraient trop loin dans la défense des hommes, et les féministes dans la défense des femmes. Qu’il y aurait une « guerre des sexes » causée par tous ces extrémismes. Et qu’il suffirait donc de compréhension, de modération, de bonne volonté de part et d’autre pour en sortir, par un compromis.

Dans la réalité, il n’y a pas du tout de symétrie. D’abord, parce que les hommes cis disposent de privilèges massifs dans de nombreux domaines de la vie (à l’école, au travail, au foyer, culturellement…). A l’inverse, les femmes et les minorités de genre subissent de multiples oppressions, dans tout autant de domaines.

Ensuite (et ça va avec), les revendications et objectifs féministes, même les plus radicales, sont finalement des choses très raisonnables, et justes. Comme par exemple la fin du viol, de la culture du viol (c’est à dire : les risques de viol pesant sur les femmes, la culpabilisation des femmes violées…), du harcèlement sexuel, du harcèlement moral (misogyne), la fin des discriminations. La fin des injonctions (contradictoires) sur le physique, la sexualité… (autrement dit : qu’on foute la paix aux femmes). Ou l’absence de clichés misogynes dans les films, les séries, les contes pour enfants, les romans, etc.

Tout ça, c’est radical, dans le sens que ça impliquerait un changement massif de la société. Surtout si on abolit pleinement en même temps les autres dominations.

Mais ce n’est en rien déraisonnable. D’ailleurs, ça correspond à peu près à la situation actuelle des hommes cis.

Par contre, en face, les masculinistes ont pour but, au minimum, le maintien du statut quo (et surtout, qu’aucune nouvelle avancée ne soit faite). Et ils ont même pour but de revenir sur toutes les avancées des droits des femmes qui peuvent être contestées, petit pas par petit pas.

On ne peut donc pas faire comme si il y avait « deux extrêmes » quand l’un des deux cherche à obtenir la dignité, l’équité, l’égalité, le respect. Et que l’autre cherche à maintenir et renforcer une situation d’injustice et d’oppression, qui touche des dizaines de millions de personnes.

On ne peut pas non plus prétendre « rester neutre » quand on fait partie du groupe des dominants, face à ce genre de situations. Si on est « neutre », c’est que de fait on accepte le statu quo, qu’on décide de profiter en silence de ses privilèges, et d’être silencieusement complice (au moins) des autres dominants.

Pourtant, beaucoup d’hommes cis tiennent ce discours (« je suis neutre »), en s’appuyant sur le fameux juste milieu…
Du coup, si ils sont pile au milieu entre des personnes qui veulent simplement l’égalité et la justice, et des personnes qui rêvent (plus ou moins secrètement) de revenir au sexisme des années 50, ça veut dire quoi ? Qu’ils sont pour une « moitié d’égalité » ?

Le juste milieu, c’est donc d’être oppressif de manière ordinaire (ce qui est déjà beaucoup, en fait) quand d’autres (des extrémistes) le sont de manière extrême. Tout en prétendant être quelqu’un de bien et de raisonnable puisque modéré.

C’est un peu de la tartufferie, quand même.

D’ailleurs, c’est la même chose pour les personnes qui font une symétrie entre Israéliens et Palestiniens, sans tenir compte du rapport de pouvoir et de la situation de colonialisme.

Pour les personnes qui font des parallèles (à propos de la Guerre d’Algérie) entre les indépendantistes algériens armés et l’OAS. Alors que les premiers voulaient se libérer d’une colonisation, et les seconds maintenir la colonisation de force.

Pour les personnes qui, aujourd’hui, font des parallèles entre le Front National et les militants décoloniaux. En les accusant de communautarisme et de racisme anti-blanc, parce qu’ils ont osé organiser UNE réunion non-mixte cet été (le Camp d’Été Décolonial).

Ici aussi, ce discours, tenu aussi bien chez les Républicains, que chez les socialistes, et même chez les communistes, trotskystes, anarchistes… ne tient pas du tout compte des rapports de pouvoir d’une part (le FN étant blanc, et les décoloniaux ne l’étant pas, par définition). Et des buts, d’autre part, qui ne sont pas symétriques.

Le FN voulant renforcer la violence policière, judiciaire et étatique en général contre les personnes racisées, alors que les décoloniaux veulent, encore une fois, des choses très raisonnables. Comme par exemple, ne pas avoir peur d’être tués par la police durant un contrôle de routine, ne pas être maintenus dans la pauvreté artificiellement…

Tous ces parallèles s’appuient, en général, sur la présence de discours radicaux dans les deux camps, ou de méthodes armées par exemple. Comme si les méthodes employées, ou le ton employé, faisaient tout (plus que les rapports de pouvoir).

Le juste milieu entre les « un peu réactionnaires » et les « très réactionnaires »

Je vais prendre un exemple historique. La vague d’antisémitisme, qui a submergé la France dans les années 30. (Avertissement : je cite des propos antisémites et xénophobes assez hardcore, plus bas).

Un bref rappel des causes. La crise économique de 1929, d’abord. La peur de la guerre (4). L’afflux de réfugiés et d’immigrés juifs depuis l’Allemagne et l’Europe de l’est, simultanément à l’afflux de réfugiés non-juifs (allemands, italiens, espagnols…). La victoire du Front Populaire en Espagne et en France (où Blum, un juif, dirigeait le gouvernement). Et le battage médiatique autour d’une poignée de scandales (comme l’Affaire Stavisky).

Avec l’antisémitisme, il y avait la xénophobie (contre les réfugiés allemands, italiens, espagnols, les migrants d’Europe de l’est…) qui montait. D’ailleurs, au début de la décennie, l’antisémitisme assumé visait surtout les juifs étrangers (n’osant pas trop toucher aux juifs français, qui avaient combattu dans la Grande Guerre). A la fin de la décennie, le discours s’était décomplexé et commençait à viser les juifs français aussi.

A l’extrême-droite, en 1938-1940, il y eut Michel Jouhandeau qui trouvait « simiesque » (sic) que les Juifs puissent enseigner, et les considérait comme « inassimilables » par nature. Robert Brasillach appela à un « antisémitisme de raison » (!), incluant le refus de naturaliser les Juifs étrangers, et un statut spécial pour les Juifs français. Darquier de Pellepoix (5) alla encore plus loin, proposant carrément de retirer leur nationalité (et le droit de vote) aux Juifs français, tout en limitant leur activité économique et culturelle.

La position du « juste milieu » était occupée par les partis de droite et de centre républicains, ainsi que des syndicats modérés, du coup. Ce juste milieu était forcément antisémite, mais en comparaison avec un Darquier, ça paraissait plus facilement acceptable…

  • En 1938, la Confédération des syndicats médicaux appela au renforcement des quotas et à l’exclusion des médecins étrangers. En 1939, la Chambre de commerce de Paris appela à limiter le nombre de juifs dans les métiers « où il est facile de passer du salariat à l’artisanat et au commerce ». La Confédération nationale des groupes industriels et commerciaux réclama un statut des étrangers.

    Des groupes de patriotes (s’appuyant sur l’exemption de service militaire des étrangers), de contribuables (se plaignant de payer la scolarité des enfants étrangers), de marchands de légumes firent des demandes similaires.

  • En 1938, Robert Schuman (qui pourtant s’illustra dans la France Libre, puis la construction européenne), pressé par ses électeurs, proposa l’expulsion des étrangers d’Alsace et de Moselle, la révision des nationalisations depuis 1919, l’expulsion des naturalisés par la fraude et l’interdiction de nouvelles naturalisations.
  • Jean Rossé, député de Colmar, défendit le numerus clausus (pour limiter l’accès aux juifs à de nombreuses professions), pour « empêcher l’antisémitisme d’exploser ». Autrement dit : si on ne fait rien, l’extrême-droite va gagner. Donc soyons antisémites plutôt que « laxistes ».
  • Stanislas Fumet, politicien catholique libéral (et qui se disait anti-raciste…), critiquait la « participation disproportionnée de l’élément juif » (sic) au gouvernement Blum. Et reprochait aux juifs un « défaut de discrétion », un « manque de tact propre au judaïsme » (sous-entendu : c’est vous qui causez l’antisémitisme en manquant de discrétion). Du coup, il défendait le numerus clausus.
  • Lucien Lamoureux (pourtant un radical-socialiste, donc de gauche), reprit l’idée que les juifs allemands (réfugiés) voulaient une guerre contre l’Allemagne, afin d’utiliser la France pour venger leur « race » opprimée par les nazis.
    Lamoureux défendait aussi le « redressement intérieur » (discipline, autorité, production), trouvant que le Front Populaire avait été trop loin. Et le rapprochement avec l’Allemagne.
    En somme, Lamoureux préconisait la politique que mènerait Pétain (Révolution Nationale à l’intérieur, Collaboration à l’extérieur). D’ailleurs on le retrouvera à Vichy (au Conseil National).
  • En 1939, Jean Giraudoux fut nommé commissaire à l’Information par le gouvernement Daladier. Il déclara qu’il acceptait l’immigration des « vrais Européens » (c’est à dire, d’Europe de l’ouest), mais s’opposait à l’immigration depuis l’Europe de l’est (« invasion », « Barbares », « races primitives »). Selon lui, cette immigration risquait de corrompre la race française, « affinée depuis vingt siècles ».

    Il n’aimait pas les Européens de l’est de manière générale, mais avait une dent spéciale contre les Juifs Ashkénazes de l’est (qui n’avaient pas « l’esprit de précision, de perfection, de bonne foi » français).

  • Un dernier exemple. Georges Mauco, conseiller en démographie du gouvernement, accusa les Arméniens, Grecs, Levantins, Juifs et « métèques » (sic) de « s’opposer à la raison, à l’esprit de finesse, à la prudence et au sens de la mesure qui caractérisent les Français ».

Tous ces groupes et personnes s’étalaient de la droite modérée (républicaine) à la gauche / centre-gauche, et pourtant finissaient par oser tenir de tels propos. Au choix, pour montrer qu’ils n’étaient pas « laxistes » face au « problème juif » et au »problème étranger », ou parce que c’est ce qu’ils avaient toujours pensé, mais sans oser le dire auparavant…

Le résultat de cette décennie, ce fut que le régime de Vichy put adopter des lois antisémites (comme le numerus clausus), qui passèrent presque sans problèmes dans la population. Lois qui reflétaient souvent les propositions du « juste milieu » au départ (avant de se radicaliser, allant jusqu’à la livraison des Juifs à l’occupant).

De même, actuellement, ce n’est pas parce que le Front National est à la pointe de l’islamophobie, qu’il faudrait croire que les positions du PS (ou de LR) sur le sujet sont un « juste milieu raisonnable ».

Au contraire, le fait que le FN assume les idées les plus ouvertement islamophobes, rrhomophobes, et racistes en général permet aux autres de se dédouaner, en disant « regardez, on est modérés nous, comparés à ce que l’extrême-droite propose. Mais il faut « faire quelque chose », quand même, sinon l’extrême-droite nous accusera de laxisme et gagnera ».

Par cet artifice, les partis dits « républicains » et leurs leaders peuvent décomplexer leur propre racisme.

Et c’est un cercle vicieux. Car du coup, les partis « républicains » assumant de mieux en mieux leurs idées racistes, ces dernières recommencent à passer pour respectables. Ce qui du coup, banalise le Front National et fait tomber les hésitations de beaucoup à voter pour lui.

Sans parler du fait que, par ricochet, le discours et les comportements racistes se décomplexent dans le reste de la société, partant du sommet.

On peut faire la même réflexion aux USA. Ce n’est pas parce que Donald Trump tient des discours ouvertement racistes et violents (contre les latinos, les musulmans…) que Hillary Clinton ne défend pas une politique impérialiste et raciste (similaire à tous les présidents précédents).

Bref : ce n’est pas parce qu’une des extrémités du spectre est idéologiquement horrible que le milieu est correct et n’est pas « juste moins pire ».

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(1) Oui, « faire céder » une personne qui n’avait pas envie, que ce soit par la surprise, la sidération, le chantage, le chantage affectif, l’abus de position d’autorité, l’insistance lourde, l’abus de faiblesse, l’alcool / la drogue (« la faire boire pour qu’elle dise oui »)… c’est du viol. Tant qu’il n’y a pas un consentement libre (ce qui implique possibilité de dire non sans conséquence) et clair, c’est du viol.

(2) Les masculinistes n’hésitent pas à se prétendre partisans de l’égalité et amis des femmes. Un peu comme le Front National qui prétend ne pas être raciste et xénophobe, tout en tenant des discours islamophobes à tour de bras.

Ce genre de mince vernis ne trompe que les personnes qui se mettent des œillères.

(3) Je vous invite à lire des articles du site Les mots sont importants, à propos du masculinisme.

Le mythe des hommes battus

Les « paternités imposées », l’invention d’un faux problème

(4) Dans les années 30, il y avait des craintes de guerre croissantes avec l’Allemagne nazie. Une opinion très répandue (entretenue par les journaux d’extrême-droite) était que les juifs cherchaient à causer une guerre entre la France et l’Allemagne, afin d’obliger la France à chasser les nazis du pouvoir.

Du coup, la crainte de la guerre a été une occasion de stigmatiser les juifs, présentés comme un danger pour le pays.

(5) On retrouvera Darquier de Pellepoix, au commissariat aux questions juives, dans le régime de Vichy, entre 1941 et 1944.

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