Autisme·Psychophobie

« Devenir moins autiste », « compenser », et autres expressions insidieusement psychophobes

« Un peu autiste », « très autiste », « plus ou moins autiste »

En parcourant les blogs sur l’autisme, je suis tombé sur une personne expliquant qu’elle était devenue « moins autiste » depuis le début de sa relation amoureuse.

Ce qu’elle voulait dire par là est qu’elle a appris à s’adapter aux besoins de son compagnon, à aller contre certaines tendances autistes en elle.

Et j’ai un ami (lui-même Aspie) qui me disait parfois que je suis « très autiste », avec exaspération. Voire « un gros autiste » ou « trop autiste ». Il disait ça lorsque je n’arrivais pas à faire quelque chose, par exemple lorsque je galérais pour des tâches simples en sport, à cause de mes problèmes de motricité fine.

A la réflexion, je trouve ça problématique, de classer les personnes autistes en « très autistes » et « moins autistes » et « un peu autistes », selon qu’elles sont plus ou moins adaptées aux neurotypiques. Selon qu’elles arrivent à ressembler (au moins superficiellement) aux neurotypiques ou non.

Cette idée allant avec l’idée que c’est souhaitable de « devenir moins autiste », sous-entendu, de se rapprocher des neurotypiques.

Une fois de plus, on fait une hiérarchie entre les personnes autistes, et on place tout en haut le fait d’être neurotypique.

De plus, cette expression « très autiste » est toujours associée aux choses négatives (ou perçues socialement comme négatives), et jamais aux positives.

Bref, lorsque ça vient de personnes autistes, c’est une forme de psychophobie intériorisée. D’autant qu’à la base, ce sont bien des neurotypiques qui ont commencé à nous classer ainsi.

On peut le voir sur le site d’Autism Speaks, et dans des livres de psychiatrie, qui parlent de l’autisme comme une maladie, et répètent sans arrêt que l’idéal c’est de devenir neurotypique, de « sortir du diagnostic ».

Autism Speaks, contrairement à ce que son nom indique, ne défend pas les personnes autistes mais « les parents ». Et surtout vise à l’éradication de l’autisme.

Même si on ne s’en rend pas compte, c’est donc cette logique-là que nous reprenons lorsque nous parlons de personnes « plus ou moins autistes », « très autistes », etc.

On devrait plutôt parler de personnes différemment autistes.

J’en avais déjà parlé, sur cet article, au sujet des comparaisons entre les Asperger et les autistes classiques (comparaisons qui présentent les Aspies comme « moins autistes » et « plus neurotypiques »). Pour comparer des groupes entiers donc.

Mais je me rends compte qu’en fait, les gens disent aussi ça, par exemple, pour comparer deux Aspies. Voire pour comparer LA MÊME personne, à deux moments de sa vie.

En plus, classer les autistes (enfants en particulier) selon qu’ils arrivent plus ou moins à répondre aux attentes, c’est les mettre implicitement en compétition.

Culture de la performance et de la compet, partout, dès la petite enfance…

On est neurotypiques, ou on ne l’est pas

Une personne neurotypique a un mode de fonctionnement et un état mental qui correspondent à la norme sociale et médicale attendue.

Il y a, bien sûr, plusieurs types de fonctionnements neurotypiques (donc, qui correspondent à cette norme). Je ne dis absolument pas que les personnes neurotypiques fonctionnent toutes pareil. Mais ces fonctionnements, divers, se mélangent bien ensemble et forment un groupe social (dominant).

Les autismes sont d’autres modes de fonctionnement. Qui sont relativement innés, et relativement immuables.

Alors, certes, une personne autiste peut apprendre à cacher qu’elle est autiste (même si elle ne devrait jamais avoir à le faire).

Une personne autiste peut même passer des années à observer, analyser le comportement des neurotypiques, et apprendre à l’imiter.

Mais justement, ce ne sera jamais qu’une imitation. Peut-être très réussie, peut-être convaincante pour les autres. Peut-être même que la personne finira par s’oublier dans ce jeu d’imitation. Mais ça ne sera jamais pareil qu’une personne VRAIMENT neurotypique.

D’ailleurs, beaucoup de personnes qui ont passé des années à imiter, à se cacher (souvent poussées par les parents, les profs…), finissent par craquer et arrêter de le faire. Et se sentent mieux en étant elles-mêmes.

Beaucoup de personnes, aussi, finissent par faire une dépression ou avoir d’autres problèmes de santé à force d’imiter.

Aucune personne autiste n’a le privilège neurotypique

Lorsqu’on n’est autiste, on peut pas être ou devenir neurotypique. On ne peut même pas être « un peu » neurotypique, ou « à 50% » ou « à 60% ».

Par définition, être neurotypique c’est avoir le fonctionnement mental et neurologique dominant. On l’a, ou pas.

Même une personne qui ne divergerait de ce fonctionnement dominant « que à 20% », ou « que à 50% », elle serait en dehors.

D’ailleurs, en pratique, sa vie serait probablement très différente de celle d’une personne véritablement neurotypique. Ce n’est pas parce qu’une personne n’a, par exemple, « que 50% de caractéristiques Asperger » qu’elle vit « 50% de l’oppression des personnes Asperger » ou « 50% de la vie d’une personne Aspie, et 50% de la vie d’une personne neurotypique ».

Même si elle passe pour neurotypique aux yeux des autres de manière convaincante (passer pour neurotypique a un prix, j’y reviendrais ailleurs).

En pratique, cela signifie que cette personne est AUTANT légitime à s’exprimer sur le sujet de l’autisme, en tant que personne concernée (en blog, en vidéo, en conférence…) qu’une personne au « pourcentage plus élevé ».

Or, lorsqu’on dit qu’il y a des personnes « plus ou moins autistes », voire « un peu neurotypiques quand même », ça laisse entendre que ces personnes auraient un bout u privilège neurotypique, voire la totalité de ce privilège ( ! ). Et seraient donc moins légitimes sur le sujet.

Il y a un mot qui va avec cette idée de « un peu autiste » / « très autiste ». C’est le mot « compenser ».

« Compenser »

Souvent, en matière d’autisme, on parle de compenser. Mais compenser quoi, en fait ?

Compenser l’autisme en tant que tel ? Compenser les difficultés qui peuvent être générées par l’autisme ? Compenser les difficultés générées par la psychophobie ?

J’en profite pour rappeler qu’une très grande partie (et pour certaines personnes, la totalité) des difficultés générées « par l’autisme », le sont en réalité par la psychophobie.

Par exemple, si on oblige un enfant autiste qui (du fait de l’autisme) a des blocages alimentaires à manger des choses sur lesquelles il bloque, c’est bien le fait d’obliger qui crée le problème.

D’autant qu’en général, on oblige les enfants (ou adultes, parfois) à aller au-delà de leurs blocages alimentaires pour des raisons comme « faire plaisir à telle personne neurotypique« , « ne pas faire honte », « ne pas vexer »…

Bref, c’est en réalité une règle crée par des neurotypiques, pour leur propre confort. Parce qu’ils n’ont pas pensé à nous (ou s’en foutaient) lorsque cette règle s’est crée. Pourquoi ce serait à nous de « compenser » dans un cas pareil ?

En cours de sport, lorsqu’on m’obligeait à essayer de nager (et que j’ai failli me noyer une fois). Ou à jouer à des sports collectifs, avec des élèves tous neurotypiques, alors que cela demandait de multiples compétences absentes chez moi.

Est-ce que c’était à moi de « compenser » pour ne pas emmerder les gens ? Ou à eux de penser aux gens comme moi AVANT de créer le cours de sport obligatoire ? Par exemple, en permettant aux élèves autistes de ne pas y aller, ou de participer seulement aux sports qui ne posent pas de problème par rapport à l’autisme (y compris aucun, le cas échéant).

Tout en proposant, évidemment, un enseignement adapté, séparé de celui pour les élèves neurotypiques.

Dans un entretien d’embauche, ou un examen oral, ou dans le contrôle continu universitaire / scolaire, cela peut poser problème lorsqu’on ne regarde pas dans les yeux, qu’on ne sait pas projeter le « bon » langage corporel (posture, intonation…), qu’on comprend mal les implicites (à quel moment il faut parler et se taire, comment il faut parler, etc).

Ces normes de comportement sont psychophobes puisqu’elles demandent à tout le monde d’avoir un langage corporel neurotypique. 

En l’occurrence « compenser » c’est arriver à cacher sa différence.

Aparté : ces normes de comportement sont souvent racistes, xénophobes et classistes, aussi. Puisqu’elles prennent pour modèle les coutumes et habitudes de la classe moyenne (voire bourgeoise) blanche occidentale. Et jugent les autres en fonction de ça.

Revenons à nos moutons.

La plupart du temps, quand des gens parlent de « compenser », ce qu’ils veulent VRAIMENT dire, c’est « apprendre à passer pour neurotypique », « apprendre à répondre aux besoins et attentes des neurotypiques, aux dépens de nos propres besoins et handicaps », etc.

Cela veut souvent même dire forcer nos limites pour répondre aux attentes.

Du coup, ce serait préférable d’appeler un chat un chat.

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(1) Oui, il existe des dispenses. Sauf qu’il faut parfois faire des dizaines de médecins et mentir pour en obtenir une. Que cela peut créer des difficultés avec les parents, les profs, l’administration.

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Une réflexion au sujet de « « Devenir moins autiste », « compenser », et autres expressions insidieusement psychophobes »

  1. J’ai eu la « chance » d’avoir des problèmes de dos qui m’ont permis d’être dispensée de sport au lycée. Au collège, j’avais eu une dispense partielle (interdiction de certains mouvements, voire de certains sports) mais l’un des profs ne la respectait pas (comme si ç’avait été un caprice de ma part ?!).

    Du coup mon médecin avait dit à mes parents que pour le lycée il faisait une dispense totale, sinon ça risquait de se reproduire (non-respect de la dispense par un prof qui m’aurait obligée à faire des mouvements MAUVAIS POUR MA SANTE physique !).

    Inutile de dire que j’étais nulle en sports d’équipe, j’étais en général le pot de fleur du terrain et incapable d’attraper une balle. Sauf une fois au volley en servant j’ai marqué plusieurs points d’affilée (l’équipe en face étant persuadée que j’allais tirer trop loin et ne rattrapant pas la balle qui tombait alors à la limite du terrain, mais bien à l’intérieur !), j’étais pas peu fière 😉 !

    Aimé par 2 people

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