Autisme·Psychophobie

Autisme rime t-il avec « égoïsme » et « égocentrisme » ?

Cette idée est très répandue. D’ailleurs, le mot « autisme », lui-même, a été construit à partir de la racine « auto » pour refléter ça.

En pratique, beaucoup de personnes autistes sont accusées d’être « trop égoïstes » par leur entourage.

Je crois que beaucoup de gens confondent « avoir une forte individualité », et « être égoïste ». Beaucoup de personnes autistes ont, en effet, une forte individualité.

C’est logique, puisque la plupart grandissent dans un certain isolement, avec un fossé de compréhension et de communication (plus ou moins large) les séparant des neurotypiques. De plus, beaucoup sont exclus des groupes, ou ne s’y sentent pas à l’aise. Et puis, il y a les intérêts spécifiques (qui font que la personne va se concentrer là-dessus, parfois plus que sur les interactions sociales). Et d’autres facteurs encore.

Cependant, cette forte individualité n’implique pas d’être égoïste, en soi.

Je ne dis pas que les personnes autistes ne peuvent pas être égoïstes. Bien sûr, elles peuvent (comme les autres). Et heureusement, d’ailleurs. Une certaine dose d’égoïsme est nécessaire pour ne pas se faire bouffer.

Cependant, beaucoup de personnes autistes, justement, se laissent bouffer par les autres, à force qu’on leur ait répété qu’il ne faut pas être égoïstes, et parce que les autres exploient leur naïveté sociale, leur inexpérience et leur empathie.

Certaines passent leur vie à essayer de satisfaire tout le monde, tout le temps (sauf elles-mêmes en général). Et se plient en quatre, acceptent d’aider les autres dans leur travail émotionnel (1) ou leur travail tout court (ce qui revient parfois à le faire à leur place)…

D’une manière plus saine, des personnes autistes (avec une très forte individualité) peuvent se consacrer à aider les autres. Je vais citer des personnes que je connais. Il y en a un qui consacre beaucoup de temps à ses amis, comme une sorte de « psy amateur », pour leurs problèmes de vie sociale, de vie amoureuse, sexuelle, professionnelle, d’études, leurs problèmes psychologiques…

Je n’aime pas l’expression, mais ce que je veux dire par là, c’est qu’il ne se contente pas de les écouter un peu puis de leur donner les mêmes conseils bébêtes à tous. Il prend le temps de les écouter individuellement, de réfléchir avec eux

Et il n’est pas payé pour faire tout ça (sachant que ses amis qu’il aide ainsi n’ont en général pas les moyens de payer un professionnel). Il fait tout ça de bon cœur, et non pas dans l’espoir d’une récompense.

Je connais aussi une sexothérapeute autiste, qui donne des consultations gratuites pour des personnes non-monogames (certaines réservées aux femmes). Elle fait ça parce qu’elle a constaté que personne ne le faisait sur Paris et qu’il y avait un besoin.

Un de mes amis, autiste, pansexuel et trans, anime un blog où il fait de la pédagogie, de l’information, et partage des réflexions politiques sur la non-binarité et les orientations minoritaires. Et il doit gérer quasiment quotidiennement des trolls, des gens qui viennent déverser leur condescendance, et leurs opinions excluantes et intolérantes, sur son blog. Sans parler des gens ingrats, qui lui reprochent de ne pas avoir encore parlé de tel ou tel sujet, comme si ille était 24h/24 sur son blog. Sachant que ces ingrats, rien ne les empêche de le faire eux-mêmes, au lieu de critiquer une personne qui se donne du mal gratuitement.

Une autre personne reçoit des gens qui ont besoin d’aide, en tête à tête, gratuitement.

Une autre a géré (pendant deux mois) une communauté à la campagne, s’occupant notamment d’énormément d’aspects administratifs, de communication, de relations interpersonnelles… Pour que les autres puissent en profiter tranquillement.

Et j’en connais d’autres encore, qui organisent des espaces pour aider (personnellement) des personnes victimes de sexisme, de viol, d’homophobie, de transphobie, se questionnant sur leur genre et leur orientation sexuelle, polyamoureuses.

Une fois de plus, tout ce travail est fait gratuitement. Et rarement apprécié à sa juste valeur par les gens, d’ailleurs. Parce qu’organiser de tels évènements, ça ne se résume pas à être là, animer et modérer (ce qui peut déjà être très fatigant, notamment faire face à des dizaines de gens en tant qu’autiste). Il y a aussi le travail de préparation de l’évènement. Contacter les gens. Réserver une salle (ce qui peut être fastidieux).

Bref. Des personnes autistes peuvent tout à fait se dévouer pour les autres très fortement (voire totalement). Souvent plus que la majorité des neurotypiques, puisque dans notre cas, ça devient souvent un intérêt spécifique (qui est donc beaucoup plus profond et central qu’un simple « centre d’intérêt » lambda).

Pour autant, toutes les personnes que j’ai cité ont une forte individualité. Dans le sens qu’elles ne cherchent pas à ressembler aux gens normaux (en essayant de devenir neurotypique ou de passer pour, mais aussi en cachant ou gommant leurs autres différences). Dans le sens qu’elles assument publiquement leurs différences. Dans le sens qu’elles ne se laissent pas marcher sur les pieds quand on leur manque de respect, et remettent les gens en place (sans forcément mettre dix mille pincettes). Dans le sens qu’elles défendent leurs droits, et n’hésitent pas à demander (voire à exiger) des aménagements spécifiques (même quand les gens pensent que c’est un caprice). Et que ce ne sont pas des personnes suiveuses.

De manière plus générale, par le simple fait de ne pas être neurotypiques, on a forcément une individualité plus forte que la moyenne. Qu’on le veuille ou non. Certaines personnes en font des tonnes pour rentrer dans le moule de la normalité, et d’autres l’acceptent, mais le fait est qu’on est des individus au milieu d’un groupe (dont on ne fait jamais vraiment partie).

Pourtant, cette individualité n’implique pas forcément l’égoïsme.

A l’inverse, la majorité des neurotypiques vivent par et pour le groupe. Le regard et le jugement des autres. Les apparences.

Je ne leur reproche pas d’être grégaire, et ne leur demanderais jamais de changer. C’est leur fonctionnement normal, ce n’est ni « bien » ni « mal », c’est juste comme ça. Tout comme l’autisme est notre fonctionnement normal, et que nous ne devrions pas avoir à en changer. Tous les fonctionnements ont leurs avantages et leurs inconvénients, et tous sont légitimes à exister.

Ce n’est donc pas un reproche, mais un simple constat.

Là où je veux en venir, c’est qu’une personne peut tout à fait vivre entièrement par et pour « le groupe » (au sens large, que ce soit la famille, les collègues, les camarades de cours, les voisins…). Et pourtant, être totalement égoïste.

Un exemple typique.

Dans un groupe, une personne (appelons-la Lola), neurotypique (tout ce qu’il y a de plus classique), est parfaitement intégrée. Et puis un jour, pour une raison X ou Y, elle devient impopulaire.

Les autres membres du groupe, du coup, se détournent tous de Lola (même si ils l’aimaient bien). Parce qu’ils ne veulent pas devenir (également) impopulaires.

On l’a vu, les autres vivent par le groupe avant de se vivre comme des individus indépendants. Parce qu’ils ont réellement besoin d’être intégrés, d’avoir l’approbation du groupe, d’être bien vus, et entourés de plein de relations (même si superficielles).

Pourtant, le fait d’être aussi grégaires ne les empêche pas d’être égoïstes, en protégeant leur place dans le groupe (et donc en se détournant de la personne devenue impopulaire).

Il ne faut pas confondre les deux sens de « se soucier des autres ». A savoir, se soucier du bien-être et des intérêts des autres, et se soucier du regard et de la validation des autres (mais pour préserver sa propre place).

On l’a vu, donc, l’autisme (et la forte individualité qui va souvent avec, d’une façon ou d’une autre) et l’égoïsme ne sont pas deux choses corrélées. De même que le fonctionnement neurotypique ne rime pas nécessairement avec altruisme…

Du coup, pourquoi ce cliché de « l’autiste égoïste » existe t-il ?

Parce que c’est un point de vue de neurotypiques. Et que de leur point de vue, « l’égoïste, c’est celui qui ne pense pas à moi ». C’est aussi simple que ça.

Leur problème, c’est qu’on ne respecte pas ou pas assez leurs codes sociaux, ce qu’ils vivent comme un affront personnel, une impolitesse… Alors que ce sont des codes conçus pour leur fonctionnement.

Leur problème c’est qu’on les dérange, qu’on les met mal à l’aise, qu’on leur demande des efforts d’une façon ou d’une autre (par notre simple présence).

Parfois, quand on semble trop bien réussir dans la vie, ou être particulièrement brillants, on leur fait de l’ombre.

En bons égoïstes que nous sommes, nous préférons alors nous épanouir quitte à risquer de leur faire de l’ombre, plutôt que de nous sacrifier pour leur laisser toute la lumière.

Leur problème, c’est que nous n’en faisons pas assez pour eux. Dès qu’on un peu du rôle qu’ils nous ont collé, car ça les arrangeait (la plante verte, la bonne poire, la bête de foire, le singe savant, etc).

Parfois leur problème c’est aussi que nous n’avons pas le temps et/ou l’énergie à consacrer aux gens, parce que nous n’arrivons déjà pas à gérer nos propres vies au quotidien, et que nous devons récupérer d’une double journée de travail et d’interactions sociales au travail.

Du coup, parfois, penser à « soi d’abord » peut être un choix de survie.

Tout ça, sachant aussi que si on est trop égoïstes ça n’ira pas, mais si on est « trop gentils » ça n’ira pas non plus, et puis « si tu es trop gentil il ne faut pas se plaindre que les gens ne te respectent pas » (sous-entendu, c’est de ta faute).

En réalité, ça ne peut jamais vraiment aller.

Enfin, on notera que, parfois, une personne autiste supposément « égoïste », en réalité, rend des services, mais que ces services ne sont pas appréciés à sa juste valeur. Deux exemples.

Prenons Laure. Ses intérêts spécifiques sont l’informatique et la musique (elle est guitariste).

Du coup, l’entourage de Laure lui demande constamment de l’aide avec leurs problèmes informatiques.
Comme Laure est autiste et qu’elle a du mal à le cacher, elle n’a pas énormément d’amis, et n’a pas réussi à avoir de petit copain. Du coup, comme les gens la voient comme « seule », ils s’imaginent qu’elle est disponible 24h/24 pour répondre à toutes leurs sollicitations. Et puis elle aime l’informatique, DONC ça doit lui plaire d’aider les gens.

En outre, les gens invitent Laure à des soirées pour qu’elle joue de la guitare. Elle leur a déjà dit cent fois qu’elle se sent mal à l’aise quand il y a trop de gens (et encore plus quand trop de gens la voient jouer), mais ses amis n’en tiennent pas compte.

Quand elle est réticente (par exemple parce qu’elle est fatiguée ou ne se sent pas d’affronter autant de gens d’un coup), ils lui répètent que « il faut sortir », « allez on va s’amuser », « viens fais le pour moi »… Et comme elle veut leur faire plaisir, elle n’ose pas dire non.

Du coup, après chaque soirée, elle rentre moralement épuisée, parce que ça lui a demandé beaucoup d’efforts. Et les gens ne la remercient que rarement, parce qu’ils ont l’impression que « la guitare c’est son intérêt spécifique, donc ça doit lui faire plaisir de jouer ».

Un beau jour, Laure décide de changer les choses. Elle n’ira plus à toutes ces soirées, parce que c’est vraiment épuisant et désagréable pour elle. Et puis elle arrêtera aussi de servir de hotline informatique à tout le monde (seulement de temps en temps, quand elle a le temps et la motivation).

Du coup, les gens vont tous lui répéter qu’elle est « égoïste », qu’elle est « pas marrante », et que « si tu préfères rester seule dans ton coin c’est ton problème mais tu perdras tes amis », etc.

Prenons Hugo. Son intérêt spécifique est la cuisine. Et comme il est passionné et qu’il aime faire plaisir, tout le monde (famille, amis, collègues, voisins…) aime venir dîner chez lui. Il prend même souvent le temps d’expliquer des recettes aux gens.

Cependant, Hugo passe pour « un égoïste ». En effet, Hugo est hypersensible au bruit, aux lumières trop fortes, et au toucher. Et comme il sait s’imposer (après des années à souffrir en silence), ses collègues et sa famille ont dû apprendre à faire attention à ça. Ils trouvent ça chiant (notamment de « ne pas pouvoir faire de bruit »).

Du coup, Hugo est « égoïste ». Malgré le temps qu’il passe à cuisiner pour les autres (qui lui disent à peine « merci »).

Parce que de leur point de vue, quand il cuisine, comme « c’est sa passion », ça ne lui demande aucun effort. En réalité, oui, il aime le faire et ça lui fait plaisir que les gens apprécient ses plats. Cependant, chaque fois, il y passe plusieurs heures (le temps d’acheter tous les ingrédients, de tout préparer, de faire la vaisselle, mettre et débarrasser la table…).

Si Hugo était (en réalité) si égoïste que ça, il commencerait par cuisiner seulement pour lui-même.

Bref. Des Laure et des Hugo, il y en a beaucoup. Et des neurotypiques comme leurs entourages (qui pensent que avec des autistes, tout leur est dû), aussi.

Conclusion

Ce cliché « les autistes sont égoïstes », il sert seulement à nous marginaliser, et surtout à nous contrôler (en nous obligeant socialement à « ne pas être égoïstes »).

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3 réflexions au sujet de « Autisme rime t-il avec « égoïsme » et « égocentrisme » ? »

  1. > « L’égoïste, c’est celui qui ne pense pas à moi  »

    Je ne me souvenais plus de qui c’était, d’après une courte recherche, cette citation serait d’Eugène Labiche (dramaturge français, né le 6 mai 1815 à Paris où il est mort le 22 janvier 1888, source : https://qqcitations.com/citation/112769 ).

    > « Dès qu’on un peu du rôle qu’ils nous ont collé » : il manque un mot là je crois ?

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