Psychophobie

Buffy et les neuroatypies : Buffy et Faith (3/7)

La série nous montre ainsi une série de personnages dont le statut de neurotypique (ou non) est ambigu et discutable. Je vais d’abord parler de Buffy et Faith.

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Buffy, a première vue, est neurotypique. Cependant, quand on regarde de près, rien n’est moins sûr.

Les dépressions et le stress post-traumatique chez Buffy

D’abord, dans la saison 6, elle traverse clairement une dépression (suite à sa résurrection), avec des pensées suicidaires. Dans Once More in Feeling, elle tente de se suicider (en déclenchant une combustion spontanée).

Buffy continue à jouer son rôle de Tueuse, elle travaille, et tente tant bien que mal d’être là pour Dawn et pour ses amis (même si elle n’a pas l’énergie nécessaire et n’y arrive pas).

Pour autant, elle fait tout ça parce qu’il le faut, de manière automatique. Le cœur n’y est pas. Et elle n’arrive plus à se sentir vivante. Elle se demandera même plusieurs fois si elle est vraiment vivante (ou si la résurrection s’est mal passée, d’un point de vue magique).

Ses chansons le montrent bien. Lorsqu’elle chante Going Through the Motions, d’abord. Elle mentionne qu’elle est en train de perdre toute motivation (« losing all my drive »), et qu’elle se sent comme endormie à la vie (« sleepwalking my life »).

Lorsqu’elle chante Something to sing about, le passage le plus important est

« Don’t give me songs
Give me something to sing about
I need something to sing about »

Traduit en français (pas littéralement)
« Ne me donnez pas de chansons
Donnez moi une raison de chanter
J’ai besoin d’une raison de chanter »

Dans cette chanson, « chanter » signifie vivre.

En outre, dans ses trois chansons (Going Through the Motions, Walk Through the Fire et Something to Sing About), Buffy mentionne qu’elle ne veut pas que ses amis sachent qu’elle va mal, qu’elle fait comme si tout allait bien. « Ils ne doivent pas savoir ».

Malheureusement, beaucoup de personnes en dépression vivent cette situation, de devoir faire comme si ça allait pour les autres, d’avoir peur que leur mal-être dérange et rende malheureux les autres… (ce qui rend encore plus difficile d’aller effectivement mieux).

Buffy avait déjà fait une dépression (plus courte), lorsqu’elle était encore au lycée, après avoir dû envoyer Angel en Enfer.

Buffy a aussi plusieurs fois montré des signes de stress post-traumatique. D’abord, après être morte quelques minutes (tuée par le Maître), elle se comportera différemment de d’habitude, prétendra que tout va bien, et évitera le sujet. Ce n’est que lorsqu’elle brisera les os du Maître (faisant face à l’objet de son trauma) qu’elle pourra aller mieux.

Lorsqu’elle enverra Angel en Enfer, en plus de sa dépression, elle aura à nouveau une phase de stress post-traumatique. Elle fera tout pour éviter le sujet (en fuyant Sunnydale, puis en n’en parlant pas), deviendra agressive lorsque le nom d’Angel sera évoqué, aura des flashbacks de la mort d’Angel…

Enfin, après être morte en refermant le portail et avoir été ressuscitée, elle aura de nouveau des traits évoquant un stress post-traumatique.

Ces phases de dépression et de PTSD sont d’ailleurs logiques vu ce qu’elle a vécu (avoir fait la guerre pendant des années, être morte deux fois, avoir vu son petit-ami perdre son âme et devenir un monstre, avoir perdu sa mère trop tôt, etc).

La relation abusive Buffy / Spike

Au cours de sa dépression post-résurrection, Buffy vit en outre une relation abusive avec Spike. A plusieurs reprises, Spike insiste lourdement pour que Buffy accepte d’avoir des relations sexuelles avec lui, et tente de l’amener à accepter une relation amoureuse. Il est persuadé qu’elle l’aime et ne veut pas se l’avouer. Et il veut lui forcer la main pour qu’elle l’accepte.

Tout ça, alors que Buffy est clairement perdue, et pas en état de savoir exactement ce qu’elle veut ou ce qu’elle ressent. Spike, de plus, profite qu’elle soit isolée de son entourage et n’arrive à se confier qu’à lui.

Spike finira par tenter de violer Buffy, dans l’épisode Seeing Red.

De son côté, dans l’épisode Dead Things, Buffy bat Spike (après une violente dispute), et le laisse ensanglanté dans la rue.

Bref, ils ont une relation totalement malsaine et remplie de souffrance, où Buffy subit beaucoup d’abus (et une fois, en commet elle-même un), et où Spike profite de sa situation pour prendre l’ascendant sur elle.

Les personnes dépressives sont souvent, effectivement, une proie pour les abus (psychologiques et physiques) dans la réalité.

Buffy porte t-elle un masque social de bimbo ?

Lorsque Buffy était à Los Angeles (avant de devenir la tueuse), elle se comportait comme le stéréotype de la bimbo blonde pas très intelligente.

Et durant toute la série, elle semble écorcher tous les mots un peu compliqués ou soutenus, au grand désespoir de Giles. De plus, elle insiste toujours sur le fait qu’elle n’aime pas lire et faire des recherches, qu’elle n’est « pas une intello » (contrairement à Kendra par exemple).

Cependant, à la fin du lycée, Buffy réussit ses examens haut la main (et est acceptée dans les meilleures universités du pays). Et ce, alors que par ailleurs, elle faisait son devoir de Tueuse qui lui prenait tout son temps et son énergie, l’empêchant souvent d’aller en cours. Et qu’en plus elle consacrait de l’énergie à être présente pour sa mère et ses amis.

Cela laisse supposer que Buffy n’est pas (du tout) la bimbo superficielle, inculte et bête qu’elle essaye de paraître. Et qu’elle est aussi beaucoup plus intelligente qu’elle en a l’air (ce qui est corroboré par le fait qu’elle est une excellente stratège et tacticienne).

Beaucoup de personnes surdouées (et autistes), en particulier de femmes, se composent un masque social de personne normale. Parfois, elles cherchent à correspondre à un stéréotype (Buffy avant d’être la Tueuse correspond pile poil au stéréotype de la bimbo californienne). Elles cachent leur intelligence.

Cela s’explique par la psychophobie (stigmatisation des intellos, et des personnes atypiques en général, pression pour rentrer dans la norme neurotypique), et par le sexisme pour les femmes (peur et rejet des femmes intelligentes qui le montrent).

Ce n’est jamais montré de manière certaine, mais je pense que Buffy est dans ce schéma. Ce qui laisserait entendre que, derrière ses apparences neurotypiques, elle est peut-être surdouée, ou autiste, ou les deux.

Cela expliquerait d’ailleurs pourquoi elle s’entend immédiatement si bien avec Willow (autiste et surdouée), et pourquoi durant toute la série, elle a l’obsession d’être normale et d’être « comme les autres filles ».

Cette obsession vient en partie du fait qu’elle est la Tueuse, et qu’elle veut malgré tout avoir une vie extérieure à ça et en profiter. Mais pas que. Après tout, elle ne veut pas seulement avoir une vie à elle. Elle veut être comme les autres filles (elle le chante elle-même, dans Once More in Feeling).

La série, une hallucination de Buffy ?

Dans la saison 6, épisode 17 (Normal Again), Buffy (après avoir été victime d’un poison) se réveille dans un hôpital psychiatrique, où les médecins lui disent que tous les évènements de la série sont une hallucination de sa part, qu’elle n’a jamais été la Tueuse, que Sunnydale et les vampires n’existent pas.

Durant tout l’épisode, on ignore laquelle des deux réalités est la vraie, et laquelle est une hallucination. Et la série ne donne pas de réponse à cette question.

Dans les deux cas, Buffy a été internée d’ailleurs. Mais dans la réalité de la série, elle ne l’a été que quelques mois, alors que dans la réalité de l’hôpital, elle y est toujours depuis six ans.

Il est donc possible que Buffy, à cause d’un trouble psychique, ait halluciné des années entières de vie.

En conclusion, beaucoup d’éléments mettent le doute sur le fait que Buffy soit neurotypique. Si toute la série est une hallucination dans sa tête, alors elle ne l’est évidemment pas. Et si les évènements de la série sont réels, il est très possible (pas certain) qu’elle soit une surdouée se faisant passer pour neurotypique. Sans oublier ses phases post-traumatiques et dépressives.

Buffy n’est pas la seule tueuse qui est potentiellement neuroatypique.

Faith

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Faith, lorsqu’elle arrive dans la saison 3, il n’est pas sûr non plus qu’elle soit neurotypique. Elle a des traits qui évoquent un stress post-traumatique. Elle est incapable de s’ouvrir sur ce qu’elle ressent, de montrer la moindre faiblesse, et paniquée à l’idée de raconter ce qui s’est passé avec Kakistos (qui a tué son observatrice). De plus, elle pense que c’est de sa faute si son observatrice est morte, et culpabilise de lui avoir survécu. Cela lui rend particulièrement difficile de faire confiance aux autres et de s’en rapprocher.

Faith a effectivement vécu de nombreux traumas. Non seulement elle a perdu son observatrice, qui était (implicitement) comme une mère pour elle, tuée et torturée devant elle par le vampire Kakistos.

De plus, avant d’être la Tueuse, Faith a toujours vécu dans la pauvreté. Et la série n’est pas très claire sur ce plan, mais il semble qu’elle ait été forcée de se prostituer (par sa mère puis pour survivre), qu’elle ait subi des viols, ait été négligée par ses parents…

Le passage du côté obscur de Faith

Faith se ralliera au Maire Wilkins, qui cherchait à déclencher un apocalypse. Pour lui, elle tuera un homme innocent, et tentera de tuer Buffy et Angel.

Dans le cas de Faith (comme pour Willow), on a un personnage neuroatypique (probablement au moins), qui tue. En plus, là, sa victime était totalement innocente.

La série aurait donc pu facilement tomber dans les schémas psychophobes (la folle qui n’a aucune morale et tue des gens sans raison parce qu’elle est folle). Mais ce n’est pas le cas selon moi (ça fait débat).

Certes, les autres personnages voient Faith comme une folle dangereuse. Et elle est traitée de « folle », « tarée », « psychotique » et j’en passe régulièrement. La série, de plus, insiste sur son côté agressif.

Mais nous (contrairement à Buffy et ses amis), on a une vision plus complète des évènements, et on voit ce qui l’a amené là. C’est cohérent avec sa vie et sa personnalité.

Faith avait commencé à avoir un peu confiance en Buffy et son entourage (Joyce était gentille avec elle, Giles tentait de l’inclure). En particulier, elle s’était beaucoup rapprochée de Buffy elle-même. Grâce à Faith, Buffy avait commencé à se lâcher, à profiter plus de la vie.

Je pense, personnellement, que Faith et Buffy ont flirté ensemble et que leur amitié n’était pas complètement platonique (mais les fans sont divisés sur ce plan).

Et alors que ça allait mieux, la catastrophe arriva. Un homme (humain), Alan Finch, tenta de parler aux Tueuses pendant leur patrouille. Croyant que c’était un vampire, Buffy le poussa, et Faith lui planta un pieu dans le cœur.

Buffy se comporta immédiatement comme si Faith était la seule responsable de l’accident (alors que les deux filles, et Allan Finch lui-même, avaient tous leur part de responsabilité). Faith se sentit évidemment trahie. Et pour elle, qui commençait à s’ouvrir et avoir confiance malgré ses traumas, ce fut une double claque.

Du coup, Faith se ferma, et à partir de là, la relation entre Faith, et Buffy et son entourage, se dégrada en mode cercle vicieux.

Ce qui n’aidait pas, c’est que Faith était malgré tout restée en marge du groupe. Certes, Buffy avait fini par l’apprécier, lui faire confiance et flirter avec, mais après une longue période de tension. Buffy était, en effet, jalouse de l’attention que Faith semblait recevoir de tout le monde. De plus, Buffy était préoccupée par son histoire avec Angel.

Xander n’était intéressé par Faith que sexuellement, et non comme personne. Willow était jalouse de Faith (par rapport à Buffy, et par rapport à Xander). Cordelia (la petite amie de Xander) était également jalouse de Faith. Giles faisait des efforts, mais donnait clairement la priorité à Buffy.

En plus, Faith venait d’un milieu social beaucoup moins favorisé que Buffy et ses amis, et cela se voyait dans sa manière de parler. Elle assumait aussi totalement sa sexualité (et couchait avec de nouveaux hommes très souvent), aimait son travail de tueuse (qui l’excitait) et refuse totalement d’obéir. Du coup, les autres avaient du mal à la considérer comme des leurs et à l’accepter comme elle était.

Bref, Faith était l’autre Tueuse pour tout le monde (sauf Angel, qui fut réellement bienveillant). Et elle avait reçu pas mal de méfiance et de jalousie, et assez peu de bienveillance et d’intérêt sincère. Et après qu’elle ait tué un humain par accident, cette méfiance du groupe (en particulier Willow) se renforça vite.

Faith se retrouva, de nouveau, à gérer seule sa culpabilité, à prétendre qu’elle ne se sentait pas coupable et s’en fichait, à mettre ses émotions sous clé.

Et puis, le Conseil tenta de la capturer pour la mettre dans une prison secrète. A ce moment, elle fut quelque part forcée de se rallier au Maire pour sa survie. En effet, c’était le seul qui pouvait vraiment la protéger du Conseil et de la police, et lui permettre d’avoir un toit et de manger.

Le Maire s’attacha rapidement à Faith, la considérant et la traitant comme sa fille, l’aimant inconditionnellement, et multipliant les petites attentions (un pique-nique, des petits cadeaux…). Faith, qui avait manqué toute sa vie de cette affection, tomba évidemment encore plus sous sa coupe.

La relation entre le Maire et Faith ressemble un petit peu à celle d’un gourou avec la personne qu’il met sous son influence, sachant que les gourous choisissent justement des personnes vulnérables (à un moment où elles sont particulièrement faibles si possible) et jouent sur leurs manques affectifs. La ressemblance n’est que partielle (c’est Faith qui va contacter le Maire en premier; le Maire aime sincèrement Faith et ne lui ment pas), cependant.

Pour résumer, Faith n’a pas commis des crimes parce que « elle était folle », mais parce que les circonstances matérielles et émotionnelles de sa vie l’y ont amenée, presque forcée.

Cela n’enlève pas sa responsabilité (elle-même décidera d’assumer en se rendant à la police, d’ailleurs). Mais cela explique.

On reverra brièvement Faith dans la saison 4 de Buffy, où elle tentera de se venger de Buffy… mais ne pourra s’empêcher d’aller sauver des innocents piégés avec des vampires dans une église, interrompant sa vengeance pour ça. Ensuite, elle partira au lieu de continuer à se venger. Ce sera le début de sa remontée.

Faith tentera ensuite de tuer Angel, mais espèrera secrètement qu’il gagne le combat et la tue. Ce geste évoque les « suicides-par-policiers-interposés » (suicide by cop). C’est à dire les personnes qui (par exemple en braquant un couteau) tentent d’amener des policiers à les abattre. Faith répètera, à ce moment, qu’elle est « maudite » et craquera.

Angel refusera de tuer Faith, mais lui témoignera de la bienveillance à nouveau, lui permettra de pleurer dans ses bras, puis lui conseillera de faire face à ses responsabilités. Inspirée par lui, Faith se rendra à la police. La prochaine fois qu’on la verra, ce sera pour aider à sauver Angel, puis à battre la Force. Elle sera revenue clairement dans la lumière.

Faith n’est donc pas présentée de manière manichéenne (elle n’est ni « bonne » ni « méchante », elle est bien plus complexe que ça). Et même si tout le monde la prend simplement pour une folle dangereuse (et explique ses actions comme ça), la série nous montre qu’elle plonge dans le côté obscur par un parcours cohérent et compréhensible.

D’ailleurs, le fait que les autres personnages disent, en gros, « elle est violente parce qu’elle est tarée », est une mécanique psychophobe classique dans la vraie vie. Beaucoup de gens pensent (ou veulent croire) que les terroristes, les violeurs, les pédocriminels, les nazis, etc, sont des fous. Et que ça explique tout.

Déjà, cela permet aux autres de se dire « moi je ne suis pas fou donc ça ne peut pas m’arriver », ce qui est faux. La série nous montrera d’ailleurs Willow (celle qui juge et rejette le plus violemment Faith parmi le groupe) avoir sa propre descente dans le côté obscur quelques années plus tard.

Ensuite, dire « cette personne est juste folle » permet de ne pas se poser la question de : comment elle en arrive à faire ça ? Et surtout, la question de la responsabilité des autres. Dans la réalité, les gens vont par exemple décréter que les terroristes sont des fous, plutôt que de se demander comment les guerres, le néo-colonialisme, l’exploitation des classes populaires, le chômage, le mépris de classe, etc, amènent des personnes à tomber dans ces violences.

Dans la série, d’une manière très similaire, les gens préfèrent blâmer la folie supposée de Faith plutôt que d’admettre qu’ils ont fait de la merde et n’ont pas du tout été à la hauteur pour la soutenir.

Je sais que beaucoup de militants trouvent que la représentation de Faith est psychophobe, que la série elle-même stigmatise Faith comme folle. Je comprends ce point de vue, mais pour moi, c’est plus subtil. La série ne nous montre pas Faith ainsi. Par contre, elle montre que les autres personnages réagissent de manière psychophobe.

La frontière peut être assez subtile, entre montrer la psychophobie, et la reproduire, dans une série.

 

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