Psychophobie

Buffy et les neuroatypies : Oz et Tara (2/7)

En plus de Willow, je vais parler ici des deux personnes avec qui elle a été en couple, dans l’ordre chrono : Oz et Tara.

Oz

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Oz est présenté implicitement comme surdoué, dans l’épisode où il rencontre Willow. Ils ont tous les deux été convoqués parce que, du fait de leurs résultats scolaires, ils ont intéressé une entreprise d’informatique.

Cependant, l’intérêt spécifique d’Oz c’est la musique et plus précisément la guitare (où il excelle, d’ailleurs). Il a eu d’excellents résultats aux examens, mais n’est pas réellement motivé par les études ni intéressé par aucun emploi classique. Willow, surprise, lui demande « mais tu n’as aucune ambition », et il lui répond que son ambition est de progresser en guitare, de maîtriser un accord particulièrement difficile.

Le cas d’Oz est également réaliste. Beaucoup de personnes autistes et zèbres sont littéralement incapables de trouver la motivation de réussir leurs études, de multiplier les entretiens d’embauche, les périodes d’essai… dans des domaines qui ne les intéressent pas. Surtout si en plus elles ont un intérêt spécifique autre, qui capte toute leur attention.
D’autres personnes sont capables de multiplier les entretiens, mais ne parviennent pas à masquer leur manque de motivation. Et du coup les recruteurs voient immédiatement qu’elles traînent les pieds (alors qu’une des conditions requises est de simuler la motivation), et ne vont pas les embaucher.
D’autres personnes ne passeront pas la période d’essai, ou n’obtiendront que des CDD (jamais reconduits), ou seront licenciées… à cause de ça.
D’autres personnes encore arriveront à avoir et garder un emploi, mais sombreront dans la dépression.

Bref. Pour une personne autiste et/ou surdouée, avoir un emploi inintéressant (au mieux) ou franchement chiant (au pire), avoir un emploi ne correspondant pas aux intérêts spécifiques, ça peut être impossible ou infernal à vivre (et nocif pour la santé, puisque dépression à la clé). Beaucoup plus encore que pour les neurotypiques (pour qui ce n’est déjà pas le Club Med).

Certaines personnes ont la chance d’avoir des intérêts spécifiques qui permettent de trouver facilement un emploi (comme salarié ou entrepreneur), et d’avoir un revenu stable ensuite. D’autres, comme Oz, peuvent espérer en vivre partiellement si ils ont beaucoup de talent et de chance, mais dans la précarité la plus totale (musicien dans un petit groupe…). Et d’autres encore ne peuvent pas espérer du tout travailler dans leur domaine d’intérêt.

Oz a également un extrêmement grand souci de ne pas blesser ou mettre en danger les autres (et Willow en particulier), ce qui l’amènera à quitter Sunnydale (plutôt que de risquer de perdre le contrôle sur le loup-garou). Et globalement, il semble ne pas se soucier du tout des normes sociales, de genre et de sexualité.

En particulier, malgré qu’il soit assigné garçon, il ne se soucie jamais d’affirmer sa virilité (aux yeux des autres ou à ses propres yeux), alors que Xander et presque tous les autres garçons de la série sont obsédés par ça. Il n’a jamais non plus de propos ou de comportements misogynes (ce qui contraste encore une fois avec Xander et les autres). Il n’hésite pas à exprimer ses émotions et à être doux.

Il n’est pas pressé de coucher pour la première fois avec Willow, veut prendre son temps et que ce soit un joli moment. Et ce malgré la pression sur les jeunes pour perdre leur virginité, et sur les garçons pour prendre l’initiative, être sexuellement performants…

Cela fait d’ailleurs écho à Willow, qui ne trouve jamais sa place parmi les filles, dont elle ne partage pas ni les intérêts ni les codes.

Beaucoup de personnes neuroatypiques sont dans ce cas, en marge du monde social, et en marge de leur genre (assigné) dont elles ne partagent pas ou peu les codes.

Tara Mclay

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Tara n’est clairement pas neurotypique. Lorsqu’elle arrive dans la série, elle est bègue, et son bégaiement ne s’atténuera que très progressivement (en même temps qu’elle s’affirmera et trouvera sa place dans le groupe).

On ne sait pas si elle est autiste, hypersensible, anxieuse ou autre chose, et l’étiquette exacte n’importe pas d’ailleurs. Mais elle a beaucoup de traits atypiques (autres que le bégaiement).

Tara a une empathie largement supérieure à la moyenne, dans tous les sens du mot « empathie ». Que ce soit comprendre et ressentir les émotions des autres (son pouvoir est de lire les auras des gens, ce qui est une claire métaphore des empathes). Ou dans le sens, se soucier de leur bien-être.

Au début, elle est quasiment incapable d’aller parler aux gens sans paniquer, et encore moins de dire non, de faire face à une moquerie ou une attaque… Les femmes du club de sorcières la méprisent et la traitent comme une plante verte. Et elle est totalement habituée à ça.

Il faut dire que sa famille l’a toujours traitée comme un souffre-douleur et une esclave, et ne lui a jamais montré de gentillesse. La série dit qu’ils ont agi comme ça parce qu’elle a un pouvoir magique (celui de lire les auras, d’empathie donc). Ce qui pour moi est une métaphore du fait qu’elle est neuroatypique.

Et les personnes que Tara a rencontrées au lycée ou à la fac n’ont fait que l’ignorer ou la prendre de haut et se moquer de ses bizarreries au mieux.

Elle est même étonnée que Willow s’intéresse à elle et veuille la connaître. Un peu comme Willow, qui était surprise (au lycée) que Buffy s’intéresse à elle comme personne (et non comme bonne poire).

Dans l’épisode musical (Once More With Feeling), Tara chantera sa propre chanson, Under Your Spell. Ses premières paroles seront

« I lived my life in shadow
Never the sun on my face
It didn’t seem so sad, though
I figured that was my place »

Ou traduit en français (sans les rimes, du coup)

« J’ai vécu ma vie dans l’ombre
Le soleil ne m’atteignait pas
Cela ne semblait pas si triste, alors
Je pensais que c’était ma place »

Elle chante, explicitement, qu’était est habituée à ce que personne ne s’intéresse à elle, à être seule, « dans l’ombre ». Tellement habituée qu’elle ne trouvait même plus ça triste. Jusqu’à rencontrer Willow.

Ce passage a fait écho en moi (qui ai vécu une situation similaire avec mon meilleur ami; avant de le rencontrer j’étais dans une solitude presque totale et n’espérais même plus que ça change).

« Je suis un monstre »

De plus, la famille de Tara lui a toujours inculqué qu’elle était « un démon » (ce qui est faux) et donc un monstre (quand bien même elle serait un démon, tous ne sont pas des monstres dans cet univers). Qu’elle n’est pas humaine, qu’elle est dangereuse, et qu’elle mérite qu’on la traite comme de la merde.

Lorsqu’elle rencontre Willow, Buffy et leurs amis, elle craint d’ailleurs qu’ils ne découvrent qu’elle est « un démon » et ne la rejettent, comme sa famille l’a fait. Cela montre à quel point elle y croit.

C’est clairement une métaphore de ce que beaucoup de personnes neuroatypiques vivent, à cause de leur famille ou de la société. Ces personnes sont déshumanisées, parfois considérées comme des monstres, des abominations, au sens figuré ou au sens propre.

Je pense, par exemple, aux enfants autistes et albinos considérés comme des sorciers dans certains pays, et assassinés ou chassés de leur maison. Aux personnes neuroatypiques du monde entier (schizophrènes, personnalité multiple, autistes…) dont la famille pense qu’elles sont possédées par un démon ou envoûtées ou maudites, et leur impose un exorcisme ou désenvoûtement.

Et tout ce que je viens de dire (« monstre », « abomination », « tu ne devrais pas exister », rejet social et familial, possession démoniaque, exorcisme, malédiction, accusations de sorcellerie…) ça arrive, encore aujourd’hui, à des personnes LGBTQIA, dans le monde entier. Or Tara est lesbienne.

Bref, la famille de Tara qui la voit et la traite comme un démon, c’est une métaphore de la psychophobie et de l’homophobie dans leur aspect obscurantiste.

Les abus psychologiques subis par Tara (Glory)

Il n’est pas anodin, non plus, que ce soit Tara qui subisse plusieurs fois des abus psychologiques. D’abord, Glory absorbe son énergie mentale, en mettant sa main dans la tête de Tara (comme pour ses autres victimes). Ensuite, Willow efface les souvenirs de Tara deux fois.

Dans Buffy, je pense que presque tout est une métaphore de choses qui existent dans la vie réelle. En l’occurrence, ces abus sont une métaphore de ce que font les abuseurs dans la vie réelle.

Revenons à Tara, et à ses abus. Dans la vraie vie, de nombreuses personnes neuroatypiques (bègues, hypersensibles, anxieuses…) subissent ça. En particulier des personnes dont les vulnérabilités sont évidentes à première vue.

Glory symbolise ici les prédateurs (narcissiques) qui visent des personnes neuroatypiques vulnérables, leur retournent la tête, et se nourrissent de leur énergie mentale, de leur joie de vivre, de leur créativité. Ces prédateurs brisent leurs victimes puis les laissent dans un état lamentable.

C’est ce que Glory fait (elle lui met littéralement la main dans la tête, aspire littéralement son énergie, et la laisse littéralement comme un légume).

D’ailleurs, ces comportements prédateurs laissent souvent à la victime des troubles psychiques (dépression, anxiété, stress post-traumatique, anorexie, boulimie, phobie sociale…).

Ici, Glory rend Tara littéralement « folle ». Cette folie est représentée de manière problématique, d’ailleurs (j’y reviendrais). N’empêche qu’encore une fois, on a la métaphore de l’abus et de ses effets.

Les abus psychologiques subis par Tara (Willow)

Willow efface les souvenirs de Tara par magie pour lui faire croire que tout va bien. Dans la vie réelle, les abuseurs font souvent croire à leurs victimes qu’elles ne se souviennent pas bien de ce qui s’est passé, jusqu’à les faire douter. Ils font aussi croire à leurs victimes que « tout est normal ». En anglais, on appelle ce procédé gaslighting (que je traduirais personnellement par enfumage, mais je ne connais pas la traduction exacte).

Il est intéressant de noter que Willow commet ces abus à cause de circonstances externes (addiction à la magie, etc) et qu’elle le fait avec de bonnes intentions. Et que c’est globalement une plutôt bonne personne. Dans la réalité, les abuseurs sont souvent aussi des personnes plutôt bonnes, pas méchantes en tout cas, et qui agissent avec sans mauvaises intentions. Pourtant, cela ne reste pas moins de l’abus, et cela n’excuse rien.

Cela montre aussi que personne n’est à l’abri d’avoir des comportements abusifs.

Et dans la réalité, ce sont souvent des personnes comme Tara qui se retrouvent dans de telles relations abusives. Parce qu’elles sont isolées, qu’elles ont peu d’expérience sociale et relationnelle, qu’elles sont habituées à être piétinées et ont intégré que c’était normal, qu’elles ont une faible estime d’elles-mêmes, qu’on leur a inculqué de faire passer les autres avant leur propre sécurité et bien-être, etc.

Ces personnes, lorsqu’elles rencontrent quelqu’un qui leur permet de vivre et de s’épanouir enfin, accordent parfois trop de confiance à cette personne (ce qui facilite les abus). C’est ce qui se passe ici.

La chanson de Tara (Under Your Spell) le montre. D’une part, Willow est celle qui a sorti Tara de l’ombre. D’autre part, Tara dit elle-même qu’elle est sous « l’envoûtement » de Willow, au sens figuré (et au sens propre mais ça elle ne le sait pas encore…).

En plus de Willow, Tara et Oz, qui sont clairement neuroatypiques, il y a une série de personnages pour qui c’est plus ambigu, plus subtil peut-être.

 

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