Psychophobie

Buffy et les neuroatypies : Willow (1/7)

Rappel vocabulaire : Les personnes neuroatypiques sont celles qui sortent des normes neurologiques, mentales et psychiatriques (schizophrènes, borderline, bipolaires, paranoïdes, paranoïaques, TDAH, TOC, autistes, haut potentiel…). Il vaut mieux ce mot que dire « les malades », « les fous »… 

On parle de psychophobie pour désigner les violences institutionnelles (hôpital, école, police…), les violences physiques, sexuelles et psychologiques, les meurtres, l’exclusion sociale, les clichés, les discriminations, la pression sociale pour rentrer dans la norme… que subissent ces personnes.

On parle de personnes neurotypiques pour parler des gens qui sont dans la norme mentale et neurologique dominante. Ce mot est préférable à « gens normaux ».

Étant un grand fan de cette série (que j’ai regardé plusieurs fois en entier, et sur laquelle je reviens régulièrement), j’ai eu envie de parler de la représentation des neuroatypies et des personnes neuroatypiques dedans.

Je vais d’abord me concentrer sur les personnages humains. La question est forcément plus complexe pour des démons, des vampires, des déesses infernales… qui ne peuvent par définition rentrer dans les normes psychologiques humaines.

Des personnages clairement neuroatypiques…

Le personnage le plus évident, c’est Willow Rosenberg. Il y aurait énormément à dire sur elle, puisqu’elle est le seul personnage présent dans tous les épisodes de la série avec Buffy elle-même.

willow

Willow est surdouée et autiste. Elle est montrée ainsi pendant toute la série.

En effet, elle a appris seule l’informatique. Elle donnera des cours aux autres élèves (avec succès, ce qui montre qu’elle est en plus pédagogue). Elle piratera régulièrement les bases de données de la police. Elle crackera les fichiers militaires, avec un cryptage de haut niveau (de l’Initiative) dans la Saison 4. Elle est également douée en sciences (biologie, chimie, physique…) et cultivée en littérature. Elle apprendra seule la magie et deviendra une des plus puissantes sorcières sur Terre.

Dans la saison 6, épisode 11 (Gone), Buffy est devenue invisible. Willow fera un travail de police scientifique pour déterminer ce qui s’est passé, en examinant les indices sur la scène de crime. Ensuite, elle parviendra à remonter (grâce à ça et au hacking) aux coupables.

A plusieurs reprises, on la verra combattre des vampires et des démons sans Buffy (avec ses amis) et s’en sortir. Ainsi, dans l’été qui sépare la Saison 2 et la Saison 3, Buffy a fugué de Sunnydale, et ses amis patrouillent à sa place (voir l’épisode Anne).

Ensuite, Buffy meurt à la fin de la Saison 5, s’étant sacrifiée pour refermer le portail. Ses amis patrouillent de nouveau à sa place, et c’est Willow qui commande le groupe sur le terrain.

Il est clairement montré que Willow pense et réfléchit beaucoup et tout le temps (elle pense « trop » comme disent beaucoup de gens). Elle a des intérêts spécifiques (informatique, magie…), et ne partage pas les intérêts des neurotypiques, ce qui est un trait à la fois d’autiste et de surdouée.

Le fait que Willow est surdouée est explicitement dit (comme une évidence) dans la Saison 4, épisode 20 (The Yoko Factor). Au moment où elle parle avec Spike et est en train de décrypter la disquette.

L’autisme de Willow est montré de manière plus subtile (le mot n’est jamais dit). Mais beaucoup de traits sont présents.

  • Elle a des difficultés à comprendre les interactions sociales avec les neurotypiques et à y participer.
  • A cause de ça, elle a des difficultés pour s’affirmer, se défendre et dire « non ».
  • On la voit parfois prendre des choses au premier degré alors qu’il s’agissait de second degré.
  • Elle ne suit pas les codes (dans la manière de parler, de s’habiller…) des neurotypiques, et n’y pense même pas.
  • Elle a tendance à faire des monologues sur les sujets qui la passionnent, et à en parler comme un « petit professeur », alors que c’est réprouvé socialement par les neurotypiques.

La psychophobie (subtile) que vit Willow

Un aspect intéressant, c’est que Willow vit une oppression (subtile, mais existante) en tant que personne surdouée, et n’en tire aucun privilège. Beaucoup de gens pensent que les surdoués ont des privilèges dans la société, parce que le fait d’être surdoué semble (superficiellement) valorisé.
Ces gens pensent aussi souvent que les surdoués sont forcément les « chouchous » de l’autorité (parents, patrons, profs). Et que « tout est facile » pour ces personnes du fait de leurs capacités.

Au lycée, Willow n’est pas mieux traitée que les autres par les adultes. En particulier, le principal Snyder est aussi exécrable avec elle qu’avec tous les autres élèves. Le fait qu’elle soit l’amie de Buffy n’aidant évidemment pas.

Willow est également exploitée. Au début de la série, Cordelia lui fait faire ses devoirs. Willow est tellement habituée à ça qu’elle s’imagine que Buffy veut la même chose et lui propose immédiatement. Willow aide plusieurs fois Xander dans ses devoirs (malgré qu’il ne fasse lui-même aucun effort).

Dans la Saison 4, épisode 11 (Doomed), Willow est à la fac, et croise un ancien camarade de lycée (Percy) dans une fête. Elle avait aidé Percy dans ses devoirs et permis sa réussite. On entend alors Percy parler de Willow comme « une intello » avec mépris.

Willow n’est pas seulement exploitée par ses camarades individuellement, mais aussi par le lycée et le proviseur. En effet, après la mort de Janna Kalderash (la prof d’informatique), le proviseur lui confie la tâche d’assurer les cours d’informatique à sa place.

C’est pratique, Willow est douée en informatique et pédagogue, elle assistait déjà parfois Janna, donc en soi ça semble une bonne idée. Willow le fait d’ailleurs avec plaisir.

Cependant, Willow n’est pas payée (et n’a pas la couverture sociale d’une salariée). Le proviseur ne mentionne pas non plus que cela lui donne des points pour ses examens. Bref, elle travaille totalement gratuitement.

On pourrait me dire qu’elle aurait pu dire non ou négocier une contrepartie si elle l’avait voulu, et qu’elle était contente de faire ce travail. Oui, et non. Elle aurait pu sur le papier.

Dans la pratique, elle était désavantagée sur tous les plans. En tant que personne autiste (j’y reviendrais) avec des difficultés d’interaction sociale, et l’habitude de plier face aux brimades. En tant que jeune femme mineure face à un homme d’âge moyen. En tant qu’élève face au proviseur.

Ce schéma est réaliste. Dans la vraie vie, beaucoup de personnes autistes sont exploitées, que ce soit au niveau individuel (par leur famille, leurs amis, leurs camarades de cours et collègues, ou dans le monde associatif et militant) ou institutionnel (par des supérieurs hiérarchiques).

Ces exploiteurs profitent de leurs faiblesses sociales et psychologique (beaucoup de personnes autistes ont du mal à se défendre et dire non, manquent d’estime d’elles-mêmes; on leur a souvent appris qu’il fallait faire passer les autres avant, etc). Les jeunes autistes sont une proie favorite (parce que moins d’expérience) mais ça peut arriver même aux adultes.

C’est notamment le cas lorsqu’une personne autiste a un intérêt spécifique (l’informatique pour Willow) et qu’elle a développé des compétences dans ce domaine. Les gens pensent que « pour elle c’est facile », que ça ne lui demande pas vraiment de boulot, et donc qu’on peut la faire travailler gratuitement plus que les autres.

Beaucoup de personnes surdouées vivent ça aussi. Parce que dans la tête des autres, si tu es surdoué, tout est facile pour toi, tu n’as pas vraiment besoin de travailler pour faire les choses.
De plus, les personnes autistes et surdouées perçues comme des « intellos » et des « petits génies » suscitent souvent l’envie et la jalousie des autres, ce qui est encore une raison de plus pour les exploiter.

Les gens qui les exploitent sont en général ingrats. Ce qui est le cas ici. Willow ne reçoit jamais ne serait-ce qu’un « merci » de la part de ses camarades ou du proviseur. Elle reçoit par contre du mépris.

Ce qui amène au second point. Willow est perçue comme « une intello », ce qui est explicitement dit plusieurs fois. Elle l’a même intériorisé (comme une chose négative). Ce qui est ultra-classique chez les autistes et les surdoués.

Willow subit du harcèlement scolaire (aussi bien des garçons que des filles d’ailleurs). Et jusqu’à l’arrivée de Buffy, il n’y a que deux personnes qui sont ses amis : Xander, et Amy. Tous les autres, dans le meilleur des cas, ne lui prêtent aucune attention et la traitent comme une plante verte.

C’est d’ailleurs révélateur que ses deux seuls amis soient des amis d’enfance. Cela veut dire que durant tout le collège / lycée, personne d’autre (à part Buffy et Oz pendant la série) n’a cherché à être ami avec Willow. Et que soit elle n’avait pas d’autres amis en étant enfant, soit ses autres amis d’enfance l’ont abandonnée au collège car elle était impopulaire.

Les parents de Willow la laissent seule dans la maison, voyageant aux quatre coins du monde. Il est sous-entendu que comme elle est surdouée, ils la considèrent comme capable de réussir à l’école sans aide (et qu’ils ne s’intéressent qu’à sa réussite scolaire) et de s’en sortir seule au quotidien. Ce qui est vrai. Cependant, cela n’empêche pas qu’elle ait besoin (comme tout le monde) d’attention, d’affection, de soutien moral.

Cela aussi c’est un schéma classique. Les enfants et ados autistes et surdoués qui ont développé une intelligence et une maturité supérieures à celle des neurotypiques de leur âge, sont souvent considérés comme des « petits adultes » qui peuvent donc se débrouiller seuls.

Enfin, Willow a intériorisé qu’elle était une intello (et valait donc, quelque part, moins que les autres), qu’elle était bizarre, qu’elle n’était pas désirable (ni comme amie ni comme petite copine), qu’elle était juste bonne à faire les devoirs des autres…

Willow ne reçoit jamais d’insulte psychiatrique (folle, tarée, schizophrène, psycho…), et n’est a priori diagnostiquée de rien. Le mot « autisme » n’est jamais prononcé, et le mot « surdoué » ne l’est qu’une fois (par Spike, qui ne fait pas partie de son entourage).

Pourtant, elle vit bel et bien de la psychophobie crasse. La série a le mérite de montrer que même les personnes neuroatypiques qui ne sont pas directement et explicitement perçues comme telles par les autres, vivent (évidemment) la psychophobie.

Le développement de Willow

Willow ne se résume certainement pas à sa surdouance ou son autisme (qui ne sont jamais montrés de manière stéréotypée en plus).

La série explore sa relation avec Giles, son mentor, qu’elle aide dans ses recherches (pour identifier des démons, comprendre des phénomènes surnaturels…). Sa découverte de la magie et le développement de ses pouvoirs. Son amour non-réciproque pour Xander. Sa relation avec Oz (et leurs infidélités), puis sa rupture avec Oz. Sa relation avec Tara. Son addiction à la magie. Sa rupture et sa réconciliation avec Tara, puis son deuil de Tara. Dans la dernière saison, sa réticence à utiliser la magie (par peur de retomber dans son côté obscur).

Willow sera dévastée par la rupture avec Oz pendant des semaines. En bonne autiste et surdouée, elle a une capacité d’attachement supérieure à la moyenne, ce qui a ses avantages (elle a vécu une très belle relation avec Oz) et ses inconvénients (en cas de rupture). De plus, à cause de l’exclusion sociale et de la négligence de ses parents, Willow n’est que peu entourée, ce qui rend toute rupture encore plus douloureuse.

C’est d’ailleurs suite à cette rupture qu’elle réagit en se saoulant, puis en utilisant la magie à des fins égoïstes pour la première fois et met en danger tout le groupe (My Will Be Done). D’ailleurs cet épisode annonce ce qui se passera deux saisons plus tard, où Willow sombrera dans l’addiction à la magie (et où une rupture la poussera encore plus loin dans l’addiction). De plus, Buffy, dans cet épisode, suggère en rigolant que Willow lance un sort pour leur faire oublier ce qui s’est passé. Ce que Willow fera effectivement dans la saison 6 (Tabula Rasa).

Revenons à la saison 4. Willow rencontre ensuite Tara… et en tombe amoureuse. On la voit mettre du temps à présenter Tara à ses amis et à leur annoncer qu’elle est dans une relation homo. Cet aspect est abordé avec beaucoup de justesse et sans aucun pathos, je trouve.

Entre la saison 1 et la saison 5, on voit en outre Willow s’affirmer de plus en plus (notamment grâce à sa magie, qui permettra de combattre Adam et Glory). On la voit aussi ne pas suivre les règles de la magie, mais plutôt ce qui lui semble logique et juste à elle. Encore un trait qu’on retrouve souvent chez des personnes surdouées (qui ont du mal à se plier aux règles parce que c’est les règles et point).

Par exemple, dans la saison 5, épisode 17 (Forever), Dawn demande aux sorcières de l’aide pour ressusciter sa mère. Tara refuse immédiatement, et Willow donne discrètement un livre de magie à Dawn. Or, ressusciter une personne est un tabou absolu dans la magie, surtout si la personne est morte de causes naturelles.

Quelques mois plus tard, au début de la saison 6 (Bargaining), Willow elle-même fera un sort de résurrection, sur Buffy. Cela aura d’ailleurs de multiples conséquences négatives. Buffy aura été arrachée au Ciel, où elle était enfin heureuse et en paix. Et le sort créera d’abord un démon (After Life), puis libèrera la Force dans la saison 7.

Willow se mettra à utiliser la magie pour tout et n’importe quoi au quotidien, en particulier dès qu’elle sera confrontée à un problème un peu compliqué à résoudre autrement. Et son addiction l’empêchera d’ailleurs de se soucier du bien-être de Tara ou de soutenir réellement Buffy.

Elle effacera la mémoire de Tara après une dispute (All the Way), puis tentera d’effacer la mémoire de Tara et de Buffy, et se retrouvera à effacer la mémoire de tout le groupe (Tabula Rasa). Ensuite elle tombera sous la coupe d’Amy, et de Rack (leur sorcier-dealer), mettra en danger Dawn (Wrecked).

Sur le reste de la saison, on verra Willow affronter son sevrage de magie, son sentiment d’inutilité et sa culpabilité, et redécouvrir son talent de hackeuse et d’enquêtrice.
Et retomber dans la magie noire après la mort de Tara, commençant par tuer Warren en lui arrachant sa peau vivant et en le torturant, tuer Rack (le dealer), puis tenter de tuer Jonathan et Andrew, affronter Buffy et Giles qui se mettaient sur son chemin, et manquer de causer un apocalypse.

Dans la plupart des séries et films, je trouve que les personnages neuroatypiques qui commettent des actes de violence (morale ou physique), des crimes, sont représentés de manière totalement psychophobes.

Il y a les savants fous (qui veulent dominer le monde ou font des expériences sur les gens). Il y a les tueurs totalement amoraux, qui ont un comportement proche d’un psychopathe mais sont décrits comme autiste ou schizophrène ou borderline (comme si c’était identique). Il y a les personnes qui tuent ou violentent d’autres gens sans raison cohérente, voire sans raison tout court (la folie étant une raison suffisante en soi). Et le tout, avec une bonne dose de sensationnalisme par dessus. Les fous sont d’ailleurs un personnage récurrent du film d’horreur, au même titre que les zombies, vampires, cannibales…

Dans Buffy, cet écueil est évité (alors qu’il aurait été très facile d’y tomber), je trouve. Willow (personnage autiste et surdoué) modifie les souvenirs des autres sans leur consentement, les met en danger, tue deux personnes, tente de tuer ou agresse d’autres personnes…

Et elle ne s’en prend pas qu’à des salauds (comme Warren ou Rack), qui ont d’une certaine manière mérité leur sort. Elle s’en prend aussi à ses amis, qui tentent de l’aider et sont innocents dans l’histoire.

Pour autant, tous ces actes sont cohérents avec sa personnalité et son parcours de vie. Dans la saison 7, on la voit d’ailleurs vivre avec sa culpabilité et avoir peur d’elle-même.

Cela prouve d’ailleurs qu’on n’est pas obligé de représenter les personnes neuroatypiques comme tout le temps gentilles et innocentes, ou de tomber dans le cliché des fous dangereux et amoraux. Souvent, lorsque je parle de ce cliché, les gens me répondent « Oui, mais en même temps, on peut bien avoir des autistes / schizophrènes / bipolaires… dans le mauvais rôle, comme tout le monde ? ». Ce qui est vrai. Mais on peut le faire sans cliché et surtout avec cohérence.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s