Autisme·Dépression·HP·Psychophobie·TCA·Validisme

Nous ne sommes pas des distributeurs automatiques

Aujourd’hui, je vais vous parler d’un préjugé (ou plutôt, de multiples préjugés) que la quasi-totalité des personnes NT-valides ont. Les seules qui ne les ont pas (forcément) sont en général celles qui ont elles-mêmes un jour expérimenté une forme de handicap et/ou de maladie, de manière suffisamment importante et durable.

Ce préjugé, on pourrait le résumer par « Tu peux le faire ». Il y a aussi le préjugé inverse « Tu ne peux PAS le faire » (avec les mêmes raisonnements).

Si vous trouvez l’article trop long, vous pouvez sauter et lire directement la conclusion

1 – Ce n’est pas parce qu’on est capables d’accomplir une tâche A, qu’on sera capables d’accomplir une tâche B (qui est similaire à A)

Coordination motrice

Je pense en particulier à la dyspraxie. Il s’agit d’un manque important de coordination motrice, et d’une difficulté à apprendre à coordonner ses membres. La dyspraxie a une origine neurologique.

Autrement dit, une personne dyspraxique sera en général maladroite, lente et imprécise dans des tâches motrices. Elle pourra donc ne pas savoir faire ses lacets ou du vélo, se cogner constamment dans les murs, se blesser en utilisant un couteau, ne pas savoir jouer au ballon…

En plus des personnes qui ne sont « que » dyspraxiques, il est fréquent pour les personnes autistes d’avoir (du fait de l’autisme) des difficultés de coordination.

Trois exemples pratiques. 

1 ) Il y a des enfants autistes et dys qui ont appris (avec un enseignement adapté et du temps) à faire des figures compliquées en skate… et ne savent pas faire leurs lacets. Le site de l’association A-Skate en parle.

Ces enfants (ou adultes) ne savent vraiment pas faire leurs lacets (et préféreraient savoir). Ce n’est pas une question de volonté et de manque d’effort de leur part. Et ce, indépendamment de leurs performances dans tel ou tel sport.

2 ) Un de mes amis, qui est dyspraxique, n’a pas de problèmes pour jouer au foot, mais sa dyspraxie l’empêche de faire de la boxe.

Les deux demandent de coordonner ses membres, mais pas les mêmes membres, pas dans le même ordre et de la même façon. 

3 ) Je vous invite à lire le commentaire (intéressant) de Blandine Messager. Elle explique qu’elle a pu apprendre à broder avec une grande finesse et à écrire en calligraphie (mieux que la moyenne), à monter des meubles Ikea, entre autres capacités.

Cela ne l’empêche pas d’avoir des difficultés en motricité globale, et donc en danse à deux, jeu de ballon…

Les études

J’ai suivi des études dans plusieurs domaines (suivi, pas vraiment réussi…), mon parcours a été chaotique. Et c’est lié à ma situation de handicap.

En effet, les études (que ce soit en université ou formation pour adultes) demandent de lire une grande quantité de textes (livres, polycopiés…), de faire des recherches, d’écrire (des dissertations, commentaires, synthèses, un mémoire…), de présenter un sujet (oral, exposé), de suivre des cours (longs) en restant concentré, etc.

Tout ça, je ne peux le faire, d’abord, que si j’ai une quantité de cuillères suffisantes, et ne suis pas dans une période de dépression (j’y reviendrais dans la partie « contexte »), que l’enseignement ne soit pas trop inadapté. A supposer que ces conditions soient remplies, alors il y a plusieurs cas possibles.

1 ) Le sujet ne m’intéresse pas du tout, m’ennuie, et me repousse profondément. Dans ce cas, mon cerveau ne peut pas se concentrer dessus. Je suis incapable de me forcer à m’y intéresser, à mémoriser…

En pratique, je peux passer des heures à essayer désespérément de me concentrer sur une vidéo de cours, ou un cours en présentiel, et décrocher constamment. Le résultat sera que je n’aurais presque rien retenu, et que j’aurais attrapé une migraine, je serais énervé, j’aurais besoin de dormir…

Le résultat, à la fac, c’est des notes de type 2/20.

2 ) Le sujet ne m’intéresse pas, mais ne me repousse pas trop. C’est un cas proche du précédent, mais en « moins pire ».

Dans ce cas, si je vais en cours, je pourrais arriver à suivre à moitié. Il sera cependant absolument nécessaire (pour justement ne pas craquer et pour pouvoir suivre le cours) d’avoir une autre occupation à côté, par exemple Internet. En outre, cela ne marchera que si l’enseignement est suffisamment adapté.

Et je pourrais arriver à mémoriser des aspects du cours, en révisant juste avant l’examen, pour donner le change. Évidemment tout sera oublié un ou deux mois après.

Dans ce cas, je pourrais arriver à donner superficiellement le change, en révisant à fond juste avant l’examen, et en mémorisant à courte durée (évidemment j’aurais presque tout oublié dès le mois suivant).

Le résultat sera plutôt des notes de type 8/20, 9/20. 

3 ) Le sujet correspond à un intérêt spécifique, et là, ça marchera en général. Sauf, éventuellement, en cas d’enseignement inadapté, d’enseignant psychophobe qui ne m’aime pas, de dépression…

Bref. Le résultat c’est que les gens me voient réussir, parfois, dans certaines matières (et ont l’impression biaisée que c’est sans efforts). Ils me voient aussi passer des heures à travailler sur mon blog, ou à faire des recherches sur des sujets d’intérêt.

Et du coup, ils se disent que « je n’ai qu’à » fournir le même effort dans les autres matières (où je galère), que « je n’ai qu’à » me bouger.

Cela ne marche pas comme ça. Le fait que j’ai des capacités bonnes ou correctes dans certaines matières scolaires ou universitaires, certains domaines intellectuels, n’empêche pas qu’il me manque les capacités nécessaires pour d’autres domaines scolaires et intellectuels. Et cela ne dépend pas de ma volonté.

Et j’insiste : c’est le cas même pour des domaines qui ont l’air proches. Par exemple, j’ai pu lire (pendant des années, avec persévérance) des livres de niveau correct sur les étoiles, les trous noirs, le Big Bang, la relativité générale…

Et pourtant, au lycée, je n’arrivais pas à m’intéresser à la physique-chimie, à comprendre et mémoriser les bases… même en « me forçant ».

C’est particulièrement handicapant, car les études comme les métiers qualifiés demandent toujours de développer des compétences multiples, de s’adapter… Et perso il me manque toujours plusieurs compétences-clé.

Les langues

Cela rejoint un peu le point précédent. Pendant des années, j’ai ramé (à l’école) en anglais et en espagnol (en particulier en espagnol).

Ensuite, j’ai réussi (avec des années de pratique quotidienne) à apprendre à écrire et lire l’anglais, et aujourd’hui je le fais presque aussi bien que pour le français. Cependant, cela n’a été possible que pour certaines raisons

  • C’est mes intérêts spécifiques qui m’ont amené à lire beaucoup d’anglais et à échanger avec des anglophones à l’écrit (condition indispensable)
  • La grammaire et la conjugaison anglaises sont compliquées quand on débute, mais beaucoup moins en comparaison que la grammaire espagnole (ou française pour les étrangers). En effet, en espagnol, il y a six temps à l’indicatif, huit temps au subjonctif, plus l’impératif, le conditionnel, le gérondif et le participe. Il y a les verbes à diphtongue, à affaiblissement, à alternance, irréguliers. Bref, de mon point de vue, c’est une usine à gaz, je m’y perds à chaque fois, et même si j’arrivais à retenir tout ça, je ne saurais pas l’appliquer en pratique de manière fluide.

Bref.

Là où je veux en venir, c’est que certes j’ai pu maîtriser l’anglais (dans les bonnes conditions), cela ne me rend pas automatiquement capable d’apprendre l’espagnol ou une autre langue.

La vie sociale

Il y a quelques années, un ami (NT et valide) se montrait sceptique dès que je lui parlais de mes difficultés pour me faire et garder des amis, interagir avec les gens et les groupes, aborder des gens inconnus, etc.

En effet, il avait l’impression que j’étais parfaitement sociable puisque avec lui je n’avais pas ou peu de problèmes.

Mais, selon qu’on rencontre des gens par les études, le travail, le sport, les loisirs, par des amis… cela ne demande pas exactement les mêmes compétences, dans les détails. Et dans chaque cas, cela va encore varier (selon quelles études, quel métier, quel sport, quel milieu social).

Par ailleurs, cela dépend aussi du contexte (est-on avec une personne qui nous rassure, a t-on les cuillères…).

Comme je disais, les gens vont parfois dire « tu peux le faire » et parfois « tu ne peux pas ». Exemple : tu peux jouer au handball DONC tu dois pouvoir jouer au tennis. Ou à l’inverse, tu ne peux pas jouer au tennis DONC tu ne pourras pas jouer au handball.

2 – Ce n’est pas parce qu’une personne peut réaliser une tâche A dans un moment et un contexte précis, qu’elle peut tout le temps et partout

Les cuillères

J’en parle en détail dans l’article sur les cuillères. Mais en gros, les capacités d’une personne peuvent évoluer selon les cuillères dont elle dispose.

Que ce soit les capacités de relations sociales (discuter, anticiper les attentes, sourire…), les capacités de travail (se concentrer, faire une recherche, mener plusieurs tâches à la fois…), les capacités physiques (être debout, marcher, courir…). Bref, toutes les capacités.

Les personnes atypiques, mais aussi les personnes concernées par le handicap et la maladie physiques, peuvent voir leurs capacités brutalement baisser.

En pratique, une personne peut être capable de faire un footing d’une heure ou d’aller à une soirée dansante avec 30 personnes un jour. Et la semaine d’après, un jour elle ne pourra pas bouger de son lit du tout.

La quantité de cuillères disponibles est, bien sûr, liée à l’état général de la personne.

L’état général de la personne

1 ) Si c’est une personne concernée par une maladie ou un handicap physique, a t-elle mal ? A t-elle envie de vomir ?

2 ) Si c’est une personne autiste, est-elle en train d’avoir un meltdown ou un shutdown ?

3 ) Si c’est une personne concernée par l’hypersensibilité sensorielle, est-elle en train d’en souffrir ? Du bruit, du froid, de la chaleur, du vent, du contact avec la foule, de l’odeur…

4 ) La personne est-elle en crise d’angoisse ?

5 ) Vient-elle d’avoir une crise d’angoisse, quelques heures / minutes avant ?

6 ) A t-elle des idées noires, là maintenant ?

7 ) Est-elle en crise de manque, par rapport à une addiction (psychoactifs, alcool, jeu, nourriture)… ?

8 ) Vient-elle d’avoir un flashback (stress post-traumatique) ?

10 ) Si la personne est concernée par l’hypersensibilité émotionnelle, est-elle en train d’en souffrir ?

Et bref, je pourrais continuer longtemps cette liste. Là où je veux en venir c’est que une personne peut, dans l’absolu, être capable de faire une chose… mais pas ici, pas maintenant, pas dans ces conditions-là.

[Info]

L’hypersensibilité émotionnelle peut se retrouver, sous des formes très diverses, dans le haut potentiel et l’autisme, dans les personnalités dépendante, évitante et borderline, dans l’anxiété, la bipolarité, la dépression…

L’hypersensibilité sensorielle, elle, se retrouve de manière diversifiée, dans l’autisme, le haut potentiel complexe, et dans des maladies physiques qui affectent les fonctions sensorielles (épilepsie, fibromyalgie, Ehlers-Danlos…).

3 – Ce n’est pas parce que Bidule (qui est autiste) arrive à réaliser une tâche A, que Machine (autiste aussi) y arrivera aussi

Je prends ici l’exemple de l’autisme, mais c’est la même chose pour tout. Ce n’est pas parce que telle personne avec des troubles alimentaires peut être végane, que c’est le cas de toutes les autres.

Ce n’est pas parce que telle personne dépressive peut travailler, que toutes les autres peuvent. Et il est possible que cette personne puisse travailler en ce moment, dans cet emploi-là, mais que cela change selon l’évolution de sa dépression et du contexte.

Ce n’est pas parce que telle personne anxieuse arrive à gérer ses crises d’angoisse, que toutes les autres peuvent.

Et ainsi de suite.

4 – Et à plus forte raison pour des conditions différentes

Déjà, comparer deux personnes autistes (en mode « elle, elle peut le faire, donc toi aussi tu dois pouvoir») n’a aucun sens. Mais cela en a encore moins de comparer des personnes avec des conditions différentes.

Je repense encore une fois à cette personne qui faisait une comparaison entre moi (et ma situation de handicap, mes atypies sociales et psychiques), et une personne qui a la sclérose en plaques.

Je vais rappeler quelques bases.

Une personne neuroatypique, ce qui fait qu’elle l’est, c’est… qu’elle n’est pas neurotypique. Qu’elle ne correspond pas au fonctionnement neuro-psychologique et social des NT, et n’a pas leurs capacités. C’est tout.

Certes, on peut trouver de nombreux points communs entre l’autisme et les TOC, entre les TOC et l’anxiété, entre la dépression et la bipolarité, etc. Cependant, cela ne veut pas dire que c’est identique, que toutes les atypies seraient identiques. Et cela n’a pas de sens de comparer la vie de personnes qui ont des atypies différentes (surtout pour dire « toi aussi tu peux le faire »), car il y a tellement de détails qui changent.

Une personne malade, c’est une personne dont l’état de santé est négativement altéré. C’est tout. Il n’y a pas de point commun automatique entre toutes les maladies et les personnes malades, à part de ne pas être en bonne santé.

Une personne handicapée, ou plutôt en situation de handicap, c’est une personne qui ne peut pas effectuer des tâches que la société lui attribue ou lui demande (que ce soient des tâches sociales, domestiques, professionnelles, scolaires…). Et encore une fois, c’est tout. Il n’y a pas de point commun automatique entre tous les handicaps.

En outre, maladie et handicap ne sont pas synonymes, et ne vont pas automatiquement ensemble (par exemple, l’autisme n’est pas une maladie, mais dans une société psychophobe, être autiste entraîne une situation de handicap).

Trop de gens ont tendance à mettre, en vrac, dans un même panier, toutes les personnes atypiques, ou toutes les personnes malades, ou toutes les personnes en situation de handicap… voire les trois à la fois.

Et c’est comme ça qu’on se retrouve avec des gens qui comparent l’autisme et la sclérose en plaques, ou qui vont dire à une personne autiste « regarde, cette personne en fauteuil, elle a traversé la Manche, donc toi tu peux bien travailler » (comme si être autiste et devoir utiliser un fauteuil c’était pareil).

Conclusion

Ce qu’il faut retenir c’est qu’il n’y a rien d’automatique. Ce n’est pas parce que certaines personnes malades et/ou en situation de handicap et/ou atypiques (des mots très, très larges) peuvent accomplir certaines tâches, que les autres le peuvent.

Dans un même groupe. Toutes les personnes schizophrènes n’ont pas exactement les mêmes capacités et handicaps. Toutes les personnes dys, toutes les personnes TDAH, toutes les personnes autistes… non plus.

Pour une même personne.

Ses capacités vont évoluer au cours de sa vie.

Ses capacités vont évoluer d’une semaine, d’un jour et d’une heure sur l’autre, selon ses cuillères, son état mental et physique.

Et le fait d’avoir des capacités (normales, bonnes ou même excellentes) dans un domaine A, n’impliquera pas d’avoir des capacités dans des domaines B ou C. Et c’est le cas pour des compétences sans rapport (exemple : une personne peut être excellente en couture, et incapable de gérer les détails du quotidien ou de tenir un budget). C’est le cas aussi pour des compétences proches (exemple : une personne qui a de bonnes capacités en histoire de l’art, et qui sera incapable de suivre correctement un cours d’histoire des sciences ou d’arts plastiques). 

Et je le redis encore, ce n’est pas une question de volonté.

Cela ne sert donc à rien de nous dire de « faire un effort », comme si il suffisait de mettre une pièce (l’effort, le travail, la volonté) dans la machine pour que le résultat tombe. Cela ne sert à rien de présumer qu’on « peut faire » ceci ou cela. 

Nous ne sommes pas des distributeurs automatiques.

 

9 réflexions au sujet de « Nous ne sommes pas des distributeurs automatiques »

  1. Le pire c’est qu’on me dit souvent « tu peux le faire » (ou : « quand on veut, on peut ») pour m’encourager, comme avec bienveillance. Les gens ne comprennent pas ce qui m’empêche de faire tel boulot, d’entreprendre tel voyage, de participer à tel dîner, de me mettre à tel sport… je suis la seule à prendre en compte que les obstacles sont réels. Alors je termine systématiquement par me sentir à la fois nulle+ défaillante et incomprise+ en colère.

    Aimé par 1 personne

    1. Grave.
      Les NT-valides pensent que tout est « dans notre tête », que les obstacles sont dans notre tête… Si seulement.

      D’ailleurs, quand je leur parlais de mes peurs de l’avenir, ils disaient toujours tous que j’exagérais et stressais pour rien (sans prendre la peine d’y réfléchir).
      Quand je leur dis que je peux pas faire un truc, que je vais m’épuiser ou me faire mal… ils pensent toujours que je stresse pour rien. Et à chaque fois, bingo, j’avais raison…

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    2. Je ne sais pas pour les autres NA mais moi je trouve que je me connais extrêmement bien, je sais généralement bien prédire ce qui va arriver, choisir ce qui est bon pour moi, savoir quand je peux « faire un effort » pour repousser mes limites et quand non, etc. Mais je me laisse souvent convaincre par les autres que j’ai tort et qu’il faut le faire quand même. Et comme toi : « chaque fois, bingo, j’avais raison » 😉

      J’aime

  2. Au sujet de la dyspraxie : je suis exaspérée de lire et entendre des « spécialistes » prétendre que les troubles de la motricité globale (une des formes des dyspraxies) serait un vaste gloubiboulga composé de lacunes pour « faire » ses lacets, dessiner, écrire, attraper un ballon, faire du vélo, visualiser en 3D, avoir une bonne notion de l’environnement spatial… J’ai l’impression, là, d’entendre des nullipares discuter d’accouchement, des curés de ce qui se passe dans le lit des couples, des cul-de-jattes parler de baskets, ou de sourds profonds discuter de la tessiture de telle ou tel chanteur… (merci aux SJW de fermer leur clapet à morale : je suis sourde alors je suis capable de ne pas m’offusquer de ces comparaisons). Bref… quand des psys et autres pros en relation avec des neuro-atypiques se permettent de dire de telles conneries, j’avoue que la moutarde me monte au nez. Car outre les maints exemples de gens taxés de dyspraxie, de mes gamins aussi, que je connais plutôt un peu, je peux témoigner de l’absurdité de ces amalgames débiles.

    J’explique : j’ai une dyspraxie en motricité globale. Dans les faits, j’ai, depuis toujours, des difficultés dans des tâches simples comme : attraper une balle, un ballon, courir, jouer à des sports d’équipe, sauter à la corde, à l’élastique, danser avec un partenaire, effectuer des mouvements au même rythme qu’un groupe, écrire vite (pour prendre des notes), ordonnancer des tâches censées êtres simples, comme plier du linge à une vitesse raisonnable, sauter, réagir en cas d’événement soudain… J’ai une lenteur motrice invalidante.

    Je lace mes chaussures, mais selon une méthode alternative apprise par une de mes sœurs, parce que je n’arrivais pas à le faire de façon conventionnelle (elle non plus, c’est pourquoi elle m’avait appris sa technique). J’ai appris plus tard à le faire selon la façon classique, « comme tout le monde », mais ça ne me convient pas car pas symétrique dans sa réalisation et moins « solide » (ça se délace trop facilement).

    Et ce n’est pas parce que j’ai ces lacunes qu’il faut présumer du reste à la baisse. Car en parallèle à ces lacunes citées plus haut, je suis capable de faire bien des choses sur lesquelles bien des gens « normaux » ont de grosses difficultés : je peux broder des détails d’une finesse extrême, avec une précision de dentellière, mon écriture – certes lente – est néanmoins impeccable et je pratique avec facilité la calligraphie, je suis douée aux fléchettes, mes essais au tir furent encourageants, mes dessins techniques sont précis, nets et sans bavures, je suis super fortiche en montage de meubles Ikea, mes résultats aux tests de rotations mentales sont au taquet (c’est à dire au max mesurable), j’ai été modéliste (couture), conceptrice d’impressions tissu, de mobilier, illustratrice, perspectiveuse… donc pour ce qui est du visuo-spatial, de la perception en 3D, des rouages mécaniques, je peux dire que je suis surdouée (et même un peu plus. La vantardise comme la modestie ne font pas partie de mon fonctionnement : je dis ce qui est).

    Mais en marchant dans la rue, je me paie des trottoirs, des panneaux et je peux traverser en évaluant mal la distance des véhicules. Idem au volant, où j’ai bien du mal à évaluer le bon moment pour traverser une grande route. Les routes départementales, les autoroutes, sont pour moi sources de stress énorme à cause de la monotonie comme des distances difficiles à évaluer. Et pourtant, j’ai le compas dans l’œil : je réussis mes créneaux « nickel » pour me garer (j’ai toujours préféré les grands véhicules de type breaks, alors avec ça, si on ne sait pas faire des créneaux, c’est plutôt mal barré)… si on me donne un bout de bois, un coupon de tissu, je peux dire au centimètre près quelles sont ses dimensions sans le mesurer. Paradoxal ? Pas tant que ça : je pense que c’est une question d’échelle. En deçà de trois ou quatre mètres et sans notion de déplacement (en statique), je perçois et évalue très bien les proportions. Au delà, c’est plus compliqué mais encore correct. Ce qui me pose problème est le mouvement : tant que les choses ne bougent pas, ou que je suis à l’origine du mouvement, je suis performante. Mais dès lors qu’intervient un mouvement externe (non généré par moi), je suis complètement larguée : je ne perçois bien que ce qui est statique, et s’il y a déplacement, je ne perçois que les mouvements que je génère, mais pas ceux d’autrui. Les contrastes entrent aussi en ligne de compte : j’ai du mal avec ça. Ce qui fait que j’arrive mieux à évaluer les distances et mouvements le jour que la nuit (à condition que le temps soit couvert, car le soleil est encore un problème), avec les phares. Un environnement contrasté de proximité est invalidant pour moi (par exemple si un objet vivement coloré est posé sur le siège passager quand je conduis), mais les contrastes visuels causés par la circulation en ville ne me dérangent pas.

    Les mouvements de la circulation en ville ne me posent aucun problème (parce qu’on y roule à vitesse modérée), mais sur les routes hors ville, c’est terrible : le moindre imprévu me choque, mes réflexes sont ralentis par la torpeur. En ville, les imprévus se noient parmi eux-mêmes et mes réflexes sont très bons, je suis très vive. Là encore, paradoxe : mes réflexes sont catastrophiques sur un terrain de sport (sans armure), mais très prompts en voiture dans un environnement trépidant : l’habitacle sensoriellement « soft » de la voiture me protège et me rend disponible pour réagir à ce qui se passe à l’extérieur.

    Comme quoi, ce sont des notions complexes, que les professionnels censés connaître abordent souvent à la louche et sans discernement. Ce qui leur fait dire bien des conneries, des absurdités.

    Je le vois aussi avec ma fille, qui a marché tard, su nager et faire du vélo très tard, n’arrivait pas à choper une balle, sauter à la corde, avait un mauvais équilibre… mais qui est extrêmement douée et précise manuellement, pouvait écrire en miroir inversé « les doigts dans le nez » alors qu’elle est banalement droitière (donc il n’y a pas que les gauchers qui font ça),

    Je suis exaspérée de ces amalgames qui consistent à confondre et grouper entre eux des symptômes qui n’ont rien à voir. On est là – encore – face à l’incompétence des professionnels, dont le principal travers est de se baser sur un « digest » de choses apprises durant leur formation (en fait : un digest de digest de digest de… etc.), complètement déconnectées du réel car théoriques, mais en lesquels ils ont confiance par conformisme. S’ils prenaient la peine d’interroger les premiers concernés, donc de laisser leur vanité au vestiaire, ils pourraient commencer à apprendre des trucs intéressants, donc à faire du meilleur boulot.

    On assiste aux mêmes discours stupides sur l’audition. Par exemple, ce n’est pas parce qu’on est malentendant qu’on ne peut pas avoir une bonne oreille musicale (et même l’oreille absolue) et souffrir d’hyperacousie (le spectre auditif comprend plusieurs fréquences, eeeh oui !). De même que ce n’est pas parce qu’on est myope qu’on n’est pas capable de performer de façon exceptionnelle en visuo-spatial, de même que ce n’est pas parce qu’on est de petite taille qu’on n’est pas capable de conduire un autobus !

    Ça me rappelle un prof de maths qui nous avait dit que la vocation des cours de maths au collège était de développer l’intelligence, alors que j’avais des notes désastreuses. Etant considérée comme un cancre en maths, un mauvais psy aurait pu me déclarer dyscalculique. Or en passant des tests psychotechniques pour un stage, dix ans après le collège, j’appris avec stupeur que j’étais un « crack » en maths. Pourtant, je n’ai jamais été foutue de faire une équation. Par contre, si on me file un problème concret de robinets, de cubage de matos pour déménager un hangar, de trains… etc., je performe.

    Lâchez-moi dans une soirée festive : je reviens avec des ecchymoses d’avoir buté sur les tables, les portes, les invités, pris mes pieds dans un tapis, j’aurai probablement écrasé quelques pieds, renversé un verre, bavé sur mon chemisier, bafouillé, commis des bourdes, filé un coup de coude à quelqu’un derrière moi, le tout avant de me barre dehors fumer une clope pour échapper au vacarme, ou m’être enfermée dans les toilettes pour m’isoler… Je ne suis pas vraiment sortable (et ç’a m’arrange plutôt). Un psychomachin de base me voyant, en déduirait bien vite que je suis une brêle en visuel et 3D. De même que le même voyant mes résultats aux tests, estimerait que je n’ai aucun problème de perception de mon espace environnant. Dans les deux cas, il serait à côté de la plaque.

    En fait, si on permettait à chacun d’expliquer son propre fonctionnement, selon chaque contexte… sans le caser d’office dans un trouble « dys » basé sur des schémas généralistes, les résultats seraient certainement bien plus intéressants pour tous.

    J’arrête ici ma prose (en espérant ne pas trop soûler). Des exemples comme ça, qui contredisent les clichés, j’en ai des tonnes.

    Et après, quand on a des difficultés praxiques, ou qu’on a un gamin dys…, et qu’on lit-entend toutes les stupidités que ces psys et psychomot’s ânonnent comme des perroquets dans leurs écrits (livres et web), il ne faut pas qu’ils s’étonnent qu’on ne leur fasse pas confiance.

    Aimé par 1 personne

    1. C’est toujours le même problème : une conception linéaire du monde, où soit tu es « plus » que les NT soit tu es « moins ». Et du coup une personne avec des handicaps ET des capacités «  »supérieures » » ou même « normales » ailleurs, ça apparaît comme un paradoxe.

      Aimé par 1 personne

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